Les Vainquers de lYser

par Jacques Pirenne

Troisime Partie - Au Front

Chapitre Premier
Dans les Lignes

I.  Ramscappelle

Une silhouette trange: des chemines s'lvent au-dessus de toits noircis, de tas de 
briques empiles. C'est la briqueterie de Ramscappelle. L'une des chemines, atteinte 
de plein fouet par un obus, est coupe  mi-hauteur. Dans les btiments, de grandes 
brches s'ouvrent, des monceaux de briques sont pulvriss, quelques entonnoirs 
creusent le sol. A droite et  gauche de la route, de petites tranches individuelles, 
construites  la hte, mettent des taches sombres dans les prairies. Ce sont les travaux 
les plus avancs qu'aient excut les Allemands dans leur attaque sur Nieuport En les 
dpassant on se sent pris d'un sentiment de joie,  l'ide qu'il y a eu des Boches sur la 
route o l'on marche, que dans les ruines du village tout proche, ils s'taient 
terriblement barricads, et que nous les en avons dlogs,  la pointe de la baonnette.

Les restes d'un moulin jonchent le sol, meules effondres au milieu de morceaux 
calcins de la carcasse anantie; la rue de Ramscappelle chelonne des deux cts de 
la route des pans de murs, des poutres de toits bouls, des monceaux de pltras, de 
lattis, de tuiles brises. Un grand arbre arrach au sol par une formidable explosion, 
repose sur les dcombres. Au bout de la rue quelques murs: les ruines du caf:  Au 
Repos des Cyclistes.  Sur la place, des morceaux de faades creves subsistent, des 
maisons conservent mme encor une forme d'habitation. Une autre rue s'ouvre, 
longeant le cimetire; les grilles qui l'entouraient sont arraches, tordues; la tour de 
l'glise n'est plus qu'un immense tas de pierres et de briques auquel s'amorcent les 
murs extrieurs de la nef, les fentres dcoupent sur le ciel leurs ogives aux meneaux 
briss et permettent de voir dans l'intrieur deux colonnes qui supportent encore les 
arcs des bas-cts. Le cimetire est labour par les obus, creus d'entonnoirs, les croix 
arraches gisent parses, un caveau dfonc laisse voir un cadavre mis  nu dans son 
cercueil ouvert, et longtemps, deux mains, deux petites mains de femmes, se 
dressrent au-dessus du sol, affreusement tendues. Au fond une tranche, une grande 
croix s'y dresse, arrach du bois, intact, le Christ repose sur le parapet, les bras 
tendus, se dtachant en blanc sur le fond gris des sacs  terre. Entre des maisons 
toutes neuves, ventres, o des meubles parfois subsistent, la route va vers la gare. 
Quelques shrapnells de 77, dchiquets, rests sur le pav, tmoignent d'un 
bombardement rcent.

Un immense calme. Aucune vie dans ces ruines mortes. Les caves des maisons sont 
pleines d'eau, des morceaux d'escaliers montent vers des tages abattus. Une 
immobilit tragique pse sur ces dbris vocateurs.Dans quelques maisons, sur des 
pans de murs blanchis  la chaux, des taches de sang; ailleurs,griffonne au charbon 
une inscription, saisissante dans sa brivet:  Ils sont encore en haut   et 
brusquement le drame pass surgit  ma mmoire.

La vague profonde emportant tout sur son passage, montant vers le village dans une 
clameur affreuse et formidable; la mle confuse, effroyable des uniformes gris et des 
capotes sombres; les cris, les rles, les coups de feu, les clairs des baonnettes, les 
taches de sang, le village conquis par l'assaut de l'ennemi.Dj les Allemands 
dbouchent vers Nieuport dont ils se croient matres; notre artillerie, dans un dchirant 
tumulte, bombarde le village qui disparat bientt dans un nuage de poussire, rouge 
des incendies qui s'allument partout, sous la fume paisse et noire qui flotte 
lourdement.

Une contre-attaque avait arrt la pousse allemande. Il fallait reprendre le village  tout 
prix. Le 50 octobre, un premier assaut fut donn par des chasseurs franais et des 
tirailleurs algriens. A l'aube du 31 octobre,l'attaque gnrale se dclan-cha. Deux 
soldats du 12e de ligne qui cherchaient  rejoindre leur rgiment, cachs derrire un 
moulin, assistrent  l'attaque. Les ntres avancent, courbs en deux, le fusil  la main, 
se dissimulant derrire les haies, dans les fosss, se rapprochant toujours du village; 
puis couchs  plat ventre ils rampent, les mitrailleuses allemandes, places aux 
fentres du premier tage des maisons, tirent sans discontinuer. Tout  coup, la charge 
sonne: tirailleurs, fantassins belges mlangs, se dressent en criant et se ruent  
l'assaut... des hommes s'effondrent, tombant lourdement en avant, s'af-faissant sur eux-
mmes, s'croulant aprs quelques pas titubants, mais les lignes ne s'arrtent pas, les 
voil sur les premires maisons; au fond de la rue, du  Repos des Cyclistes, un feu 
meurtrier s'abat sur les assaillants, dj ils franchissent les murs des jardins, les 
cltures, pour pntrer dans les maisons et en dloger l'adversaire; des portes sont 
dfonces  coup de crosses,des corps  corps s'engagent, des hommes tombent 
inertes dans le sang; des rles, des cris de rage. Mais dj des premires positions 
conquises, une seconde attaque se dclanche. Maison par maison, la rue est enleve: 
l'ennemi tient toujours la grand'place. Emport pa'r un lan trop imptueux un soldat 
belge arrive seul contre les maisons o se retranche encore l'adversaire. Que faire? 
Revenir en arrire il tombera sous le feu des mitrailleuses: aux fentres au-dessus de 
lui, le feu crpite sans arrt; il se colle au mur,derrire lequel se barricade l'ennemi et il 
attend. Ailleurs, les hommes ont pntr dans le rez-de-chausse d'une habitation, mais 
les casques  pointe restent matres du premier tage, c'est alors qu'un soldat a mis 
l'inscription poignante:  Ils sont encore en haut. 

Longtemps la lutte continue sans merci; des mles, des combats singuliers ont lieu 
dans les chambres attaques l'une aprs l'autre et o les rles des agonisants 
succdent bientt aux cris de victoire et de rage des assaillants.

Au petit jour la garnison allemande qui avait occup Ramscappelle tait extermine.

Alors, sous le bombardement allemand qui s'acharne sur le village reconquis, un 
bataillon du 14e de ligne en rangs par quatre, prcd de ses deux derniers clairons, 
dfile devant les officiers franais et belges, sur la place jonche de cadavres entre les 
maisons boules et les incendies qui s'teignent... tandis que sur un amas de 
dcombres un grand drapeau belge, sorti on ne sait d'o, flotte joyeusement.

Paysage dsol o la mort a marqu son empreinte, o le silence angoissant n'est 
troubl que par les dtonations sourdes des obus tombant sur Nieuport, o chaque 
maison fut le thtre d'un drame horrible et sanglant, o sous des ruines amonceles, 
des cadavres allemands reposent, ensevelis sous les dcombres qui les entranrent 
dans leur chute,o du sang tache encore les murs; image frappante de la guerre, 
RamscappelJe est un des endroits du front les plus vocateurs de gloire, d'horreur et de 
mort.

II.  l'Inondation

A deux cents mtres du village, la tranche s'allonge dans le talus du chemin de fer. La 
gare, quatre murs sans toit, plonge dans l'inondation. Des wagons arrachs au rail, 
trous par les balles et par les clats d'obus sont l depuis la bataille de l'Yser; l'un 
d'eux n'est pus qu'une lamentable carcasse.

Devant, l'inondation s'tend. Une immense nappe d'eau ride de petites vagues qui 
viennent clapoter contre la tranche. De hautes herbes, par plaques mergent, mettant 
des taches d'un jaune dor dans la vaste tendue glauque. Des lots garnis de bouquets 
d'arbres morts, de fermes en ruines. Au fond, des rideaux d'arbres d'un gris trs doux 
coups de murs blancs. L'inondation semble un lac et l'on a peine  s'imaginer qu'il fut 
un temps o elle ne couvrait pas le pays.

De longues passerelles la traversent, toutes droites,grands rubans qui s'en vont vers les 
avant-postes situs sur des lots et mme au del de l'inondation. Des barquettes y sont 
accroches. L'une d'elles rappelle une alerte de nuit. Quelques Allemands,  la faveur 
de l'obscurit, s'approchrent en barque de notre tranche pour l'attaquer  coups de 
grenades. Surpris par les projecteurs, les mitrailleuses les fauchrent et leurs corps, 
jets  l'eau, s'en allrent  la drive, tandis que la barquette qui les avait amens 
s'accrochait  la passerelle.

Une tombe prs de la gare est recouverte par les eaux. Seule la partie suprieure de la 
croix merge. A l'entre de la passerelle, une sentinelle monte la garde et une pancarte 
amusante prvient les soldats qu'il est interdit de se promener sur les parapets de la 
tranche.

A travers l'eau, la passerelle s'en va au milieu du clapotis des petites vagues que 
soulvent le vent, vers les avant-postes. Ce sont des fermes dtruites hisses au-
dessus du lac qui s'est tendu sur les prairies. Tout autour de soi l'eau glauque. On vit 
l entre un remblai de sacs, un tronc d'arbre bris, un mur boul. Des grand'gardes, de 
nouvelles passerelles partent, se rapprochant de l'ennemi. Elles vont, protges par des 
pare-balles ou masques par des toiles tendues, jusque tout prs des petits postes 
allemands, reliant les unes aux autres ces les fortifies qui gardent la tranche 
principale.

Au loin, sur la gauche: Nieuport. Au-dessus de quelques toits rouges qui font paratre 
plus dvastes encore les ruines de maisons, la tour de Notre-Dame de Nieuport lve 
ses murs puissants. La flche est effondre mais aucun obus n'est parvenu  dtruire 
l'ancien donjon aux murs de briques de plus d'un mtre d'paisseur, et la masse carre 
domine toujours la petite ville, surgissant au milieu des clochetons et des ogives de 
l'glise qui se tendent au-dessus des carcasses de toits et dcoupent sur le ciel la 
dentelle de leurs silhouettes fragiles.

L'antique tour des Templiers dchiquete, se maintient pourtant encore debout et au-
dessus des maisons basses le haut toit des halles, crev, met sa carcasse mutile.

La ville apparat toute noire sur le fond lumineux des dunes, blanches et vertes dans le 
soleil. De gros nuages sombres la survolent, bas et lourds, et qui se dsagrgent 
lentement dans le vent. De moment en moment, une paisse volute de fume monte de 
la petite cit dtruite d'o parvient quelques secondes aprs, le buuit sourd produit par 
l'clatement des projectiles de gros calibre.

III.  La Tranche

Dans la tranche les hommes vaquent  leurs occupations; les uns, groups autour d'un 
brasero sur le quai de la gare, se chauffent les mains, penchs vers la flamme; d'autres 
se sont installs dans les wagons pour se mettre  l'abri du vent. Il en est qui ornent des 
tombes alignes derrire la tranche, le long de la route. Des croix tailles dans des 
portes, dans des marches d'escalier, surmontent les tertres couverts de briques jaunes 
au milieu desquelles une grande croix rouge se dessine et que des plaques de marbre 
noir, enleves aux ruines de Ramscappelle, encadrent. Des statuettes pieuses, 
ramasses dans les dbris aprs le bombardement de l'glise, des bnitiers trouvs 
dans les habitations, ornent ces tombes dcores navement par les soldats qui les 
entretiennent.

Derrire la tranche, de grandes flaques, des ruisseaux dont les eaux ont dbord sur 
les prairies, mettent des taches de lumire dans la terre grasse et bruntre.

Seule au milieu de cet immense paysage de mort et d'abandon, la tranche est vivante. 
Des hommes y circulent, des filets de fume s'lvent, des clats de voix, des rires 
l'animent. C'est une des tranches les plus confortables de tout le front.

Les abris y ont des aspects de maisons en miniature La briqueterie toute proche a 
fourni aux hommes le moyen de faire devant leurs abris, des faades maonnes aux 
portes basses, aux fentres minuscules, des chemines surmontes d'un pot  fleurs 
renvers; et  l'intrieur, les carreaux de ciment enlevs  l'accotement ciclable de la 
route, constituent d'excellents dallages.

Une passerelle en planches court tout le long de la tranche, vraiment, on ne peut rver 
mieux!

IV.  Nieuport

Dcembre 1915

Je cause avec un soldat, le flicitant d'avoir  dfendre un secteur aussi tranquille. Oui, 
me dit-il,maintenant il ne fait pas mauvais par ici,mais il y a un an, nous y avons pass 
des journes terribles. Nous occupions alors les tranches de Nieuport et nous tions 
de piquet dans les ruines de la ville o l'on avaitorganis en hte des abris dans les 
caves. On tait continuellement bombard. (Maintenant encore d'ailleurs, bombarder les 
murs de la petite ville dtruite est devenu pour les Boches une manie.) Des pelotons 
entiers y ont t ensevelis.  Et il me raconta: Je venais de quitter un de ces abris; une 
autre section y avait remplac la ntre; elle y tait  peine qu'un obus pntre dans la 
cave par le soupirail et vient clater au milieu des hommes: pas un n'en est sorti. 
Ailleurs une vingtaine de soldats taient masss, l'un d'eux jouait de l'accordon et les 
autres chantaient; je montais la garde devant la maison et de l'extrieur, je les 
entendais. Je venais de prsenter l'arme au commandant qui, faisant sa ronde, 
descendait dans la cave o les hommes taient groups. Je me rappelle cela avec une 
prcision extraordinaire, j'entendais encore les pas lourds du commandant sur l'escalier, 
lorsqu'une explosion formidable retentit derrire moi, aussitt suivie du coup de tonnerre 
de murs et de planchers s'effondrant. Affol, je m'tais prcipit de l'autre ct de la rue 
et, avec un tremblement nerveux, je regardais l'paisse colonne de fume qui montait 
au-dessus des dbris, dans un grand nuage de poussire. Au mme moment, le 
commandant que je venais de voir entrer dans la maison, surgissait des dcombres en 
hurlant et, avec de grands gestes dsordonns, se prcipitait vers la place de la ville o 
de gros noirs  ne cessaient de rugir. Seul survivant, il avait t prcipit hors de 
l'habitation par le dplacement de l'air, mais la commotion avait t telle qu'il en tait 
devenu fou. Bien des drames semblables s'y sont passs. Aujourd'hui heureusement, la 
ville est vacue et il n'y reste que quelques zouaves ttus et fatalistes qui ne veulent 
pas s'arracher  ces ruines o Ton trouve encore tout ce qu'il faut pour cuisiner bien  
son aise et pour dormir  car il y reste encore des lits  quand on a pris l'habitude de 
ne plus entendre le bruit des obus qui clatent et des pans de murs qui s'boulent. 

Et comme je m'tonnais de l'insouciance de ces zouaves, mon interlocuteur me coupa 
la parole:  Oh! dit-il, rien ne les arrte, il y a quelques jours j'ai encore assist  une 
malheureuse aventure: on bombardait la route derrire les tranches, le passage  ce 
moment y tait impossible et le rata n'avait pu tre apport  temps aux poilus. Ils 
s'impatientaient dj, lorsque deux hommes sortirent de la tranche; aussitt les balles 
se mirent  chanter autour d'eux. Leurs camarades les appelaient, leur criant de rentrer 
dans le boyau. Avec calme, l'un d'eux se retourna et les mains sur les hanches:  Mais 
N. de D..., dit-il, j'peux pourtant pas crever de faim pour ces crapules de Boches , et de 
leur pas tranquille, ils disparurent. Us revinrent bientt aprs, un bidon de soupe 
balanant  une perche dont ils tenaient chacun un bout. Ils allaient atteindre la 
tranche, lorsque l'un des deux s'effondra. La marmite lche bascula et faillit se 
renverser. Avant de s'tre rendu compte de ce qui venait de se passer, celui de tte 
poussa le juron traditionnel en s'exclamant:  Vl la soupe  la m... , puis ayant aperu 
son camarade tendu sur le sol, le front bris d'une balle, il se pencha vers lui, le 
souleva doucement: il tait mort; et hoohant la tte  Ah! N. de D.. dit-il, en plein dans la 
gueule. Les cochons! I1 ramena le malheureux  la tranche, puis, comme si rien ne 
s'tait pass, s'en alla qurir le bidon de soupe abandonn et en fit la distribution aux 
hommes. 

Et mon soldat, philosophe, concluait:  Ce sont des types comme a. 

21 juin 1916

Je viens de revoir Nieuport. Bien des aspects en sont changs depuis que j'en avais, en 
plein hiver, admir la silhouette de la tranche de Ramscappelle.

Je trouve dans mes notes ces quelques mots pris sur le vif: Nous entrons dans la petite 
ville dvaste. A droite, une cloche  gaz et des btiments d'usine  moiti dtruits. Des 
maisons, pas une n'est intacte. Un passage  niveau. Nous roulons maintenant dans 
une rue de ruines. Spectacle trange: toute une ville anantie. Nous passons des rues 
ventres par des boyaux. Au bout de la rue que nous suivons, les positions boches, 
distantes de quelques centaines de mtres, nous prennent d'enfilade. Un rideau de 
branchages intercepte la vue. L'auto s'arrte. Nous venons chercher ici un peintre qui, 
sduit par la beaut des ruines journellement bombardes, vit dans des caves et 
travaille entre deux rafales. J'ai la bonne fortune de rencontrer un ami, lui aussi habitu 
de l'endroit. Il me conduit par la ville. Le spectacle est superbe. Les ruines surgissent au 
milieu d'une vgtation luxuriante; les jardins laisss  l'abandon ont tout envahi, les 
frondaisons des arbres dpassent de toutes parts les carcasses des toits, les tronons 
de murs; des rosiers ont pouss d'immenses jets couverts de ross; des plaques 
normes de coquelicots croissent sur le sol, sur les ruines, mettant leurs grandes taches 
rouge vif dans le vert cru des arbres, le gris trs doux des murs effondrs, le ros pass 
des briques anciennes  par-ci, par-l un toit de tuiles, en partie intact, clate parmi les 
feuilles.

Des pignons renaissance, de toutes petites maisons de pcheurs, bombes, basses et 
charmantes sont mortes sous les obus. Au milieude dcombres une vitrine de bois 
sculpt du xvne sicle,des tres suspendus  des murs rests debout, seuls survivants 
d'une ancienne demeure; un corbeau de pierre travaille qui met dans cette totale 
dsolation une dlicieuse petite tte de pierre grimaante et joyeuse dans ce chaos 
angoissant.

Nous voici  l'entre du petit bguinage. Nous passons la porte: l'herbe haute, les 
coquelicots, les boutons d'or font un tapis merveilleux autour des maisonnettes dtruites 
des bguines. Une poignante posie se dgage du cadavre de ce lieu de retraite, dont 
la beaut ne veut pas, malgr tout, s'loigner.

Des soldats franais circulent, troupes revenues de Verdun. Sur des maisons, des 
inscriptions:  Thtre Gauthier ; une chambre ruine a servi  organiser la salle de 
spectacles.  Au Chat noir,  Restaurant ,  Venez visiter nos belles poules!  et sur 
un pan de mur une sonnette peinte grossirement avec cette indication: sonnette de 
nuit.

Toutes ces enseignes varies ne sont l que pour faire jouer l'imagination, car elles 
s'inscrivent suides faades branlantes derrire lesquelles les maisons se sont 
effondres.

Tout  coup l'glise apparat. Des clochetons, des ogives dresses, des colonnes 
dchiquetes mais o certaines sculptures sont restes indemnes. Un pan de mur de la 
tour subsiste au-dessus des dcombres amoncels. Certaines colonnes ont reu tant 
d'clats d'obus et de pierres qu'elles en ont perdu leur forme et ressemblent  de 
grands stalagmites. Dans la sacristie, c'est un encombrement de vitraux peints briss, 
de morceaux de baldaquins, d'encensoirs,d'ornements sacerdotaux. Un escalier tient 
encore, et du premier tage on jouit d'une vue d'une tonnante beaut sur l'intrieur de 
ce qui fut l'glise. On ne distingue plus aucun plan; c'est un dsordre de colonnes 
hisses, brises par le milieu, d'ogives rduites  l'tat de minces rubans de pierres et 
qui semblent si fragiles et si grles au-dessus du sol couvert de dbris; parfois une 
fentre, dont les vitraux briss n'ont laiss subsister que la trame de plomb qui les 
soutenait, dessine une toile d'araigne sur le ciel; et des fleurs dj  des coquelicots 
clatants sur leurs tiges hautes  fusent parmi ce paysage ahurissant.

Des halles: un morceau de faade, un vestige de tour o s'tagent encore des moulures 
de briques. Elles apparaissent derrire un rideau de grands-arbres s'levant au-dessus 
des maisonnettes basses crases par les bombardements.

Et brusquement nous dbouchons sur la place. Elle est presque entirement rase. De 
grands entonnoirs la dfoncent. Je reconnais un restaurant o je dnai lors de la mise 
en dfense de la ville; je la revois grouillante de troupes, d'migrants qui fuient en 
cohortes... et aujourd'hui c'est un dsert, pas un tre vivant n'y passe.

Tout prs de l, le cimetire. De grands arbres, un lger vent les fait frmir et ce 
bruissement trs doux des feuilles semble trange en un endroit o tout paraissait fig 
par la mort. Un coin de l'glise ici a conserv sa faade et les sculptures dlicieuses qui 
furent pargnes au milieu de cet effondrement gnral, reposent les yeux qui s'y 
attardent, fatigus de ne voir partout que d'informes vestiges.

Le cimetire au pied de ces murs entiers, s'tend norme. Une colonne se dresse au 
centre contre laquelle un grand crucifix a t attach. Ce coin de parc o reposent tant 
de Belges et de Franais, pargn par les obus, oasis dans le champ de destruction 
qu'est devenue la ville, fait une impression trs douce, trs reposante, infiniment 
potique. '

Des fleurs partout, des tombes ornes de vieilles faences de Delft, de statues de saints 
sauves de d'glise, de croix o pendent des kpis.

Et dans le jardin de la cure un autre cimetire apparat sans croix. C'est l que sont 
enterrs les musulmans.

Des Flamands, des Wallons, des Mridionaux, des Bretons, des Algriens et des 
Arabes sont venus mourir l pour dfendre ce pauvre petit lambeau de terre inonde, 
pour que la Belgique ne meure pas!

Nous errons parmi les rues. La grosse tour des templiers dresse sa formidable ruine.

Je visite l'abri de mon camarade A l'entre, de petits tableaux trouvs dans Nieuport, 
des bois sculpts, de vieilles ferronneries, on se croirait dans un atelier d'artiste. Je 
descends dans la casemate: un fauteuil de peluche, un lit anglais, des chaises, une 
glace biseaute, un tapis, des livres et des dessins, des tudes d'aquarelles: c'est le 
plus dlicieux des fumoirs. Avant de quitter la ville je vais jeter un coup d'il sur le 
chenal. La mare est basse. Les pilotis qui flanquent les rives se dressent tout 
moussus; une passerelle est jete sur l'eau, des pniches coules reposent sur la vase 
et mergent, couvertes de mousses paisses. Les cluses, plus loin se dressent: les 
cluses pour la possession desquelles se livra toute la bataille de Nieuport!

Les Boches sont devant nous, tout prs, semble-t-il. Adroite, la grande nappe d'eau de 
l'inondation d'o mergent des arbres dcharns et morts.

Du haut des observatoires situs en arrire des lignes, la vue est admirable. Elle s'tend 
de la mer  Dixmude et mme au del. L'inondation se dessine brillante avec ses longs 
bras s'avanant dans l'intrieur des terres, ses les, ses passerelles. L'Yser dploie son 
cours demi-circulaire. Du ct de la mer, les villes balnaires se succdent, dans la 
ligne blanche des dunes, et dans la brume les tours d'Ostende apparaissent. On a beau 
les revoir souvent ces flches qui s'effilent dans le lointain gristre, on ne peut les 
regarder sans motion. Une grande ville belge est l, toute proche.voquant la Belgique 
entire, l'occupation allemande. D'un coup d'il on embrasse la Frandre qui se 
dveloppe devant soi, et ce pays hriss de gros villages, coup de routes, de canaux, 
de bouquets d'arbres qui masquent des chteaux et des fermes, ce pays dans lequel on 
a vcu, dans lequel des parents vous attendent, c'est la patrie... non, c'est l'ennemi! La 
ralit affreuse de l'invasion s'impose, tangible. Et la grande nappe d'eau sur les bords 
de laquelle s'chelonnent les villages anantis marque la limite extrme du territoire. 
Les routes qui traversent le front s'avancent  travers les eaux et s'y perdent; plus 
aucun rapport n'existe entre les deux parties du pays dchir.

V.  En Patrouille

Le talus du chemin de fer de Nieuport  Dixmude limite l'inondation; c'est laque l'attaque 
allemande, tant de fois renouvele, vint se briser devant la volont tenace d'une petite 
arme extnue.

En face, les positions de l'ennemi apparaissent, le chteau Vicogne, Stuyvekenskerke, 
totalement dtruit, les fermes Van de Woude, Den Toren, avant-postes situs sur la rive 
gauche de l'Yser, dans un terrain presque compltement inond. De vritables 
citadelles s'y sont organises, mystrieuses et farouches, qui s'entourent d'un rseau 
de petits postes plus avancs vers nos lignes.

La nuit des patrouilles partent de nos grands gardes et de nos petits postes et se 
portent prudemment vers les positions allemandes. Des fuses montent, projetant sur le 
paysage une lumire blanche, irrelle, des coups de feu clatent, aussitt les 
patrouilleurs se jettent  plat ventre pour chapper  la vue de l'ennemi. On 
s'embusque, attendant l'adversaire; des ombres se profilent, des bruits de pas .. on tire, 
on tire rapidement pour se dplacer immdiatement aprs et chercher un abri dans un 
foss plein d'eau, derrire une haie. Parfois des rencontres ont lieu, un corps  corps 
s'engage,  coups de crosse,  coups de couteau, rapide et tragique... des cadavres 
gisent tendus dans le sang qui se fige, qui se colle aux chairs livides; les eaux les 
emporteront aux priodes de crues, dcomposs, affreux.

Rampant dans la boue, les plus hardis s'avancent jusqu'aux rseaux de fils de fer des 
postes de l'ennemi; des cris:  Wer da?  une fuse jaillit. Pendant des heures entires 
ils restent immobiles, tendus prsd'e la tranche, coutant si rien d'anormal ne s'y 
passe.

Ailleurs la patrouille s'engage dans l'inondation, les hommes enfoncent jusqu'au ventre 
dans l'eau; arms d'une perche, ilsttent le terrain devant eux pour viter les entonnoirs 
d'obus, les fosss dans lesquels on s'engloutit subitement. Ils se suivent, dans la nuit, 
taches plus sombres se profilant sur la faible clart qui se dgage toujours de l'eau. 
Comme arme: un couteau, une baonnette. On va, d'avant-poste en avant-poste, 
avanant difficilement le corps dans l'eau, les pieds enfonant dans la vase... un homme 
vient de s'emptrer dans un corps mou dont il ne peut se dgager et o des branches 
enchevtres semblent le retenir: c'est le cadavre d'une vache; son pied s'est pos 
entre les ctes de la bte et profondment enfonc dans les chairs pourries de la 
charogne.

Des dtachements se glissent jusqu'aux postes d"coute. Mais avant d'y parvenir il faut 
s'attaquer aux sentinelles isoles: c'est une vraie chasse: petit  petit on approche du 
veilleur, puis brusquement on le terrasse; aucun bruit n'a pu tre peru au poste le 
cadave est laiss sur le terrain  un homme emporte le calot comme trophe - et 
l'expdition continue. Aprs des heures de patience, a force d'habilet, la patrouille est 
arrive jusque tout prs de la poigne d'ennemis, perdus loin de leurs lignes. Un coup 
de sifflet et sans cris, on se prcipite, escaladant les sacs, sautant dans le repaire des 
Boches; quelques coups de baonnette dans la nuit, des cris, des rles, des jurons... 
onze hommes restent entre les mains de l'assaillant. Il n'y a pas de temps  perdre, 
l'alarme est peut-tre donne dj par un petit postu voisin. En hte on s'empare des 
armes et du matriel et poussant les prisonniers devant soi, on regagne les lignes.

On ne se figure pas les renseignements que rapportent Jes patrouilleurs, les hardis 
coups de mains qu'ils russissent. Ils s'en vont,  quatre,  cinq, attaquer des 
travailleurs qui profitent de la nuit pour organiser les positions avances, les dispersent, 
dtruisent leur ouvrage. Ils font des raids dans les lignes, surprennent des postes non 
occups, les nivellent, s'emparent des fusils, des armes qui s'y trouvent. Ils,fouillent les 
moindres plis du terrain. Une meule s'levait entre les positions. Jamais personne n'y 
avait pris garde. Une patrouille s'en approcha, des bruits touffs de voix s'entendaient, 
d'o venaient-ils? Depuis longtemps les fantassins rampaient, cherchant l'ennemi. Tout 
 coup un homme eut l'ide de donner un grand coup de baonnette dans la meule: le 
fer s'arrta contre un corps dur; des voix, une sonnerie de tlphone de campagne se 
percevaient nettement  l'intrieur. Renseigne, la poigne de braves continua ses 
investigations. Elle remarqua bientt que de profonds entonnoirs d'obus qui trouaient la 
prairie  l'endroit o passaient gnralement les patrouilles, avaient disparu et, aprs 
quelques recherches, s'aperut que des postes allemands s'y taient installs; les 
entonnoirs avaient t ferms au moyen de planches, puis recouverts de gazon et de 
branchages et quelques guetteurs s'y terraient.

Le lendemain l'artillerie avertie dtruisait ces repaires.

Jusqu' l'aube ces petits groupes intrpides surveillent les abords de nos lignes. Le jour, 
plus un homme ne pourrait se montrer dans ces espaces qui sparent les positions 
sans tre aussitt abattu. Dans les postes d'coute, les guetteurs veillent, absorbs, 
toute leur attention se tend et, l'il fixe, ils observent par une toute petiteouver-ture 
pratique dans le parapet, ou par un priscope, le petit poste ennemi dont on ne voit 
que quelques sacs.

Derrire le chemin de fer, des villages en ruines, aux noms clbres depuis les combats 
qui furent livrs pour les dfendre. Pervyse, ananti, cras sous les bombardements 
successifs de l'ennemi, peu de maisons y subsistent. L'une d'elles voque un mouvant 
souvenir. Dans une cave un lit voisinait avec une paillasse. Quatre femmes vivaient l, 
deux Anglaises, une Amricaine, une jeune femme belge qui tait accourue sur le front, 
o combattait son mari, pour y secourir les blesss.

Pendant des mois, de rudes mois d'hiver, dans les ruines o elles avaient install leur 
poste de secours, elles soignrent les malheureux qu'on leur amenait, tout couverts de 
sang, firent la toilette des soldats tus  l'ennemi. Et quand la mort leur laissait quelque 
rpit, elles faisaient du caf et du chocolat pour les hommes qui souffraient du froid. 
Rien ne pouvait les dcider  abandonner leur poste. Le village, de jour en jour, 
s'effondrait autour d'elles sous les obus, sans qu'elles songeassent  le quitter, et il 
fallut un ordre formel pour leur faire abandonner momentanment leur cave, lors d'un 
terrible bombardement. A leur retour elles la trouvrent creve: deux marmites s'taient 
abattues en plein sur la maison qu'elles habitaient.

Aujourd'hui Pervyse est dsert. Tout n'est que ruines et que dsolation. Mais au 
carrefour de quatre rues dtruites, tourn vers les lignes, boches, un haut pan de mur 
subsiste, tendu au-dessus des dcombres; perc de balles, d'clats d'obus, une 
enseigne de cabaret s'y dresse vocatrice:  Au Lion Belge  et le grand lion dor 
dchiquet mais toujours debout malgr les bombardements incessants se hisse, au 
milieu des maisons dvastes, comme un'symbole et comme, un acte de foi!

VI.  l'Observatoire

Une route longe le front. Des ruines de maisons la bordent des deux cts. Des 
entonnoirs creuss, par les obus dans les prairies qu'elle traverse sont devenus de 
petits tangs; des projectiles ont dfonc le pav, des arbres fracasss dressent des 
morceaux de troncs dcharns ou se replient en angle vers le sol, briss au milieu. La 
range de peupliers a de larges brches. De moment en. moment unsifflement grandit, 
s'amplifie et s'teint: il semble qu'on puisse suivre du regard la trajectoire de l'obus 
qu'un bruit strident de dchirure dessine dans l'espace, puis, aprs une seconde de 
silence, un petit nuage noir apparat brusquement etde loin arrive le bruit del'explosion 
du shrapnell.

Des pans de murs dchiquets sur lesquels subsiste un morceau de toit rouge dont des 
ranges entires de tuiles ont gliss. La ferme est coupe en deux, une moiti 
seulement conserve encore quelques vestiges. La porte a l'un de ses battants arrach, 
des sacs s'empilent pour masquer les brches; la faade du ct del route est presque 
compltement croule. Quelques inscriptions sur le mur: Shrapnell Palace. Marmites  
toute heure!

Une  arrive .

Dans l'intrieur une chelle monte vers le squelette du toit, des bottes de paille sont 
empiles sur le sol. Dans un coin,  ct de la paille, un brasero brle. Un chat les yeux 
mi-clos ronronne. Autour d'une table, quatre hommes assis sur des dbris de meubles 
mangent en causant. Ce sont des observateurs d'artillerie. Depuis des mois ils viennent 
passer dans ces ruines leur temps de service: l'un d'eux est perch dans le toit; assis 
sur une planche cloue  deux poutres branlantes, les jambes pendant dans le vide, il 
observe le tir de l'ennemi, un tlphone  ct de lui, une jumelle  fort grossissement 
fixe entre des tuiles disjointes,  hauteur des yeux, et d'en bas sa voix s'entend:  All! 
all! la 27e batterie tire sur nos avant-postes...  les hommes rient, parlant de tout autre 
chose que de guerre... Moins, cinq millimes plus  gauche , dit la voix d'en haut.

Tout  coup un ronflement s'approche, poussif, semblable au bruit d'un train qui 
avancerait par -coups; puis  cent mtres sur la gauche de la maisonnette une trombe 
de fume noire et de terre s'lve qui retombe en rafale dans un dchirement prolong. 
C'est un gros noir. Dans la prairie o il vient de tomber, trois soldats cherchaient des 
ttes d'obus pour en faire des bagues d'aluminium. L'un d'eux s'est redress, a regard 
tomber les mottes de terre arrache puis, aprs un moment d'hsitation, s'en est all. 
Les deux autres, sans se retourner, continuent leurs fouilles. Un second obus s'abat 
plus prs des deux chercheurs. Cette fois tous deux se sont consults du regard, mais 
un la partie et le dernier s'enfonce dans l'entonnoir que vient de creuser l'obus, pour en 
rechercher la tte. Une troisime fois le sifflement s'approche, grandit; brusquement 
l'homme a saut hors du trou et file  toufes jambes; l'obus arrive avec fracas, 
soulevant sa gerbe noire  vingt mtres de l'endroit que vient de quitter le soldat.

Dans les ruines de la ferme, les observateurs n'ont pas interrompu leur conversation, la 
voix d'en haut parle toujours au tlphone:  On tire sur nous. Contrebattez la batterie 
32. 

Quelques aboiements secs qui vous arrachent le tympan clatent subitement, une 
gerbe de sifflements passe, on les entend venir et disparatre et renatre aussitt, tandis 
que dans les lignes ennemis de petits flocons blancs surgissent. Une batterie de 75 
vient d'entrer en action. Mais des voix plus puissantes, plus pleines, font trembler l'air, 
des ronflements roulent dans de grands murmures haletants: nos 120 longs rpondent 
aux obusiers de l'ennemi.

Sur la route pas un homme ne passe. Parfois lance  toute allure une automobile 
d'tat-major file sous les regards un peu narquois des sentinelles qui montent la garde 
derrire quelque mur effondr. Dans les prairies du lin sche, pendu sur des cordes 
tendues. A quelques centaines de mtres le talus de chemin de fer barre la vue de sa 
ligne droite.

VII.  Les Vielles Tours Ne Sont Plus

Toutes les tours qui, il y a quelques mois encore se dressaient dans le paysage, ont 
disparu: Per-vyse, Oostkerke, Lampernisse, Caeskerke. Celle d'Oostkerke s'est 
effondre ensevelissant sous ses dcombres un officier et un brigadier d'artillerie qui, 
malgr le bombardement dirig contre eux, avaient refus de quitter leur poste 
d'observation. La tour de Lampernisse rsista plus longtemps, dresse au-dessus de 
l'glise o quarante-trois chasseurs franais, surpris pendant leur sommeil, trouvrent la 
mort, crass sous les votes creves par un obus. Un observatoire tait install dans 
la charpente de la flche; quelques chaises d'glise, basses, faites pour la prire, une 
table sur laquelle, une chasuble tendue servait de tapis, composaient tout 
l'ameublement de l'observatoire d'o des officiers belges et franais scrutaient 
l'immense tendue qui se dveloppait devant eux: la Flandre aux prairies riches, aux 
couleurs humides et vives. Saisi d'motion, sans doute,  h vue de la terre patriale 
conquise, ravage, un observateur avait crit au crayon ces quelques mots:  Est-ce 
qu'on enterre Uilenspieghel. l'esprit, Nele, le cur de la mre Flandre? Elle aussi peut 
dormir, mais mourir.  Non!  Cette phrase qui termine le chef-d'uvre de De Coster, 
lui tait venue naturellement  la mmoire, en face de tant de deuils, de ruines, de 
massacres. La Flandre, la Belgique entire, ne revivaient-elles pas les jours tragiques et 
sombres del domination espagnole? Ne connaissaient-elles pas,  nouveau, les 
excutions sommaires, les pillages, les incendies; les villages n'avaient-ils pas t livrs 
aux hordes de massacreurs; les cadavres des vieillards, des enfants, des femmes, 
n'avaient-ils pas t trans  travers les rues des villes; les jeunes filles n'avaient-elles 
pas t livres sans dfense aux violences de l'ennemi dtest? Tout le drame de la 
terreur qui s'abattit sur nos provinces au xvie sicle se rptait, mais combien plus 
affreux, plus total, et le merveilleux Uilenspieghel cessait d'tre un rcit du pass pour 
devenir uneprophtie. Tout cela, le soldat qui, du haut du clocher d Lampernisse, 
observait le tir de notre artillerie, l'avait senti; la mme haine qui animait Uilenspieghel 
lui tenaillait le cur, mais aussi la mme confiance l'illuminait et empruntant  l'un de 
nos plus purs artistes le grand cri d'espoir qui termine son uvre, il l'avait inscrit au 
sommet d'un de ces anciens clochers flamands, tmoins des jours de deuil vcus sous 
le gouvernement du duc d'Albe.

Au pied de la tour, le village se groupe. La petite place devant l'glise a t baptise par 
les Belges du nom de place des Alpins en souvenir des braves qui y prirent et qui 
reposent, runis dans une seule tombe, une seule croix rappelant leur mort.

Aujourd'hui la superbe tour n'est plus, un monceau de dcombres la remplace, o des 
soldats viennent chercher des briques, des pierres, des morceaux de bois pour en 
perfectionner leurs abris. Quelques lambeaux de murs, un pan de maonnerie 
dchauss: c'est tout ce qui reste de l'glise o depuis des sicles dormait Nicolas 
Zannekin, le hros flamand mort dans l'affreuse droute de Cassel.

De Lampernisse une avenue droite part, coupant la campagne du plus merveilleux 
rideau d'arbres, vert en t, dor pendant les mois d'automne, gris cendr ou violet 
dans l'atmosphre changeante des journes d'hiver.

VIII. - Le Cabaret des Tranches

Un hameau sur la route qui mne aux tranches. Quelques maisons entoures de 
boyaux, de rseaux de fils de fer barbels, un pont, un petit canal aux eaux calmes et 
profondes, des saules trapus tts, des peupliers.

Des gendarmes dans leurs grands manteaux noirs, le collet relev, la carabine en 
bandoulire, les mains enfonces dans les poches, tapent du pied pour se rchauffer et 
soufflent dans leurs mains glaces, attendant d'tre relevs.

Quelques autos stationnent. Leurs phares puissants clairent d'une lumire vive, 
aveuglante, la petite agglomration sur laquelle tombe la nuit et qui s'entoure d'un halo. 
Les fentres des maisons ont t mures et garnies de trois ranges de meurtrires; 
contre les murs des piles de sacs s'lvent.

Des soldats passent, par petits paquets. Ils reviennent de la tranche. Leurs bottines et 
leurs jambires sont colles de boue, leur capote mouille pend lourdement; le casque, 
plac au-dessus d'un bonnet de laine, s'incline; une canne  la main, courbs en avant 
pour supporter plus facilement le sac sur lequel s'empilent couverture, tente abri, 
gamelle, bottines de rechange, pelle et kpi, ils vont, le ceinturon pendant bas sous le 
poids de la cartouchire. Ils sont sales, fourbus. Une odeur d'toffe humide et de sueur 
se dgage d'eux. Pourtant ils ont l'air heureux: les quatre jours de tranche sont passs. 
Sans soucis de la boue, ils pateauoent dans les flaques d'eau, allant toujours droit 
devant eux, d"un pas gal et lent.

C'est vers une de ces maisons transformes en redoute que se dirigent quelques-uns 
d'entre eux. La porte s'ouvre, ils entrent: une petite salle de caf; au lieu de murs 
tapisss de papiers peints  sujets ou  fleurs, des sacs entasss jusqu'au plafond lui 
donnent un aspect de casemate. Derrire le comptoir une robuste paysanne flamande 
rit en versant  boire  des soldats. Une lampe  ptrole claire la chambre enfume au 
point d'imprciser les formes des choses et des hommes.

Avec bruit et dans un juron les nouveaux venus dposent armes et bagages, pongent 
la sueur qui leur mouille le front et, comme au temps de paix, aprs les journes de 
labeur, ils viennent s'accouder au comptoir o, tout en buvant de grands verres de stout, 
ils parlent de choses simples et insignifiantes avec la patronne du lieu. Puis ils vont 
s'asseoir en cercle autour du feu o cuit la soupe. Un petit garon, de deux ans peut-
tre, se jette sur leurs genoux; c'est leur ami, il les connat bien le marmot, il s'est 
attach  ces hommes nafs qui lui. racontent des histoires et le font danser sur leur 
pied en chantant des chansons drles. Et eux qui reviennent de la tranche o la vie est 
pre et mauvaise, ils rient  cet enfant qui met du charme dans leur existence. Le petit 
s'accroche  l'un d'eux et lui demande un beau rcit terrible et qui fait peur, et le soldat 
parle de fes, d'animaux qui chantent et de mchants gants, dans les termes 
identiques  ceux qu'il employait, avant la guerre, pour raconter la]mme histoire  ses 
enfants; il n'y a fait qu'une retouche, le mchant gant est devenu le  stijten dutsch 
(mchant Boche).

Qu'ils sont touchants ces simples! Ils ont accept la guerre comme un vnement fatal 
et ncessaire. Ils ne se rvoltent pas contre le sort, ne se plaignent pas. Ils vont  la 
tranche   la mort peut-tre  comme ils allaient  la mine,  l'usine ou aux champs. 
Loin de chez eux, ignorants du sort de leurs femmes, de leurs enfants, ils se rsignent 
simplement. Ils font la guerre, mais en parlent trs peu, car elle est devenue pour eux 
naturelle,  force d'tre longue et monotone.

A travers une porte des clats de voix se font entendre. Puis, brusquement, le battant 
s'ouvre, des officiers d'tat-major sortent de la chambre voisine, bureau de tir d'un major 
d'artillerie qui, dans la petite,ferme mise en tat de dfense, commande le groupe de 
batteries qu'il dirigeait  la bataille de Dixmude, tandis que, dans le cabaret, les soldats, 
en revenant de la tranche, viennent prendre quelques instnnts de repos et oublier la 
guerre.


Chapitre II Dixmude
I

Novembre 1915

Le matin se lve sur la tranche. Les formes se prcisent peu  peu. Dans les 
premires lueurs de l'aube, les arbres se hissant au-dessus de la plaine apparaissent 
d'abord. Leur ligne marque le cours de l'Yser qu'on ne voit pas et qui, pourtant, est l; 
derrire la tranche. Construite dans la digue du fleuve, dont elle suit les dtours, elle 
dessine sa longue ligne sinueuse  travers l'tendue dsole. Les arbres qui la 
dominent donnent une impression de tristesse infinie; briss, arrachs au sol, abattus 
ou fendus, ils ne mettent plus dans le ciel que des bras dcharns; quelques-uns 
seulement ont conserv leur ramure, la plupart renverss, ont des gestes tranges; des 
troncs entiers reposent sur les parapets.

En arrire de la ligne, les routes et les rideaux de peupliers ont les mmes allures 
tragiques, et cela donne au paysage un aspect morne et navrant.

Dans le remblais gris o nos troupes se dissimulent, des ruines de maisons sont prises, 
submerges, entoures de travaux, le pans de murs se dressent au-dessus des sacs 
empils, de petits carreaux de faence vernie, lavs par les ondes, reluisert dans ces 
dcombres; des morceaux de meubles que les soldats n'ont pu utiliser restent parmi les 
amoncellements de briques et de pltres.

C'taient, pour la plupart, des maisons toutes neuves, petites villas o vivaient de 
paisibles bourgeois. On distingue des emplacements de serres; des tondeuses, des 
outils de jardinage briss, des tonneaux d'arrosage cribls de balles, dchirs par les 
clats d'obus, des morceaux d'ustensiles de cuisine, des viers arrachs par les 
explosions formidables, reposent sur les tas informes.

De grands blocs de maonnerie, crouls d'une pice, gisent sur les larges parapets.

Des caves ventres sont devenues  quand elles ne sont point inondes  de 
somptueux abris, des  maisons meubles  o,  ct de chaises brises, se retrouve 
la partie suprieure d'un buffet, servant d'armoire.

Plus loin, les restes d'une teinturerie font partie de la dfense elle-mme, des btiments 
effondrs servent de base et de soutien aux boyaux enchevtrs, obligs de faire des 
dtours imprvus pour viter les grandes cuves  teinture arraches de la petite usine 
dtruite et projetes dans la tranche.

Une savonnerie conserve encore une silhouette de btisse et, au milieu de cette 
nouvelle vie ne dans les ruines, l'inscription noire sur fond blanc reste intacte:  
Zeepziederie , voque des temps dj lointains o, aux mmes endroits, les hommes 
vivaient paisiblement, vaquant  leurs affaires, et semble un bizarre anachronisme.

Ailleurs, la tranche passe sous le talus du chemin de fer. Au-dessus, les rails tordus 
mais non coups, traversent nos lignes. Une barrire de passage  niveau dchausse, 
surplombe les boyaux; de lourds leviers d'aiguillage, des dbris de signaux sont 
encastrs dans le retranchement.

En passant la tte par-dessus le parapet  avec prudence toutefois  on aperoit le 
pont-rail de Dixmude, effondr. Les montants de fer plongent dans l'au, les rails, 
violemment arrachs, se hrissent, runis encore par les billes de bois; seules, au 
milieu du courant, les piles subsistent, dchiquetes.

Sur la gauche, Dixmude se dcouvre.

Toute une ville s'tend, en ruines, dans la plaine; tache blanche, rouge et bleue au long 
des pturages verts, encadre du gris violac des arbres dnuds. Un ciel, charg de 
nuages noirs et gris, o des plaques bleues, trs pures, mettent des trous lumineux, 
pse sur le pays. Une lumire  contrastes violents, sombre et triste par endroits, 
ailleurs d'une clart crue et colorante, donne au paysage un aspect vari et changeant. 
De grandes taches claires s'y dplacent, faisant,  leur passage, clater le blanc cru 
des murs, le rouge rutilant des toits, le vert mouill des prairies, l'or des herbes mortes 
qui croissent dans les marais; puis l'ombre ramene par quelque gros nuage, tend sur 
les teintes, si vives un instant auparavant, un ton uniformment gris, qui cache les 
dtails, alourdit l'atmosphre.

Dixmude apparat dans un oasis de soleil. Les ruines de la tour dressent deux pans de 
pierre tout blancs au-dessus des dcombres informes. Quelques toits de tuiles 
subsistent, un grand toit bleu allonge sa silhouette dchiquete o se profile un 
clocheton sur le fond noir du ciel. Une impression d'angoisse et de stupeur se dgage 
de cette ville anantie; la lumire blanche qui l'enveloppe, qui'la fait surgir du paysage 
sombre comme une tache de lumire, rend plus trange et plus sensible encore 
l'immoblit lourde qui pse sur ces ruines. La posie, la douceur, le calme qui entourent 
les vieux vestiges, les grands pans de murs dtruits, effrits par le temps, n'existent 
point ici. Sur ce tragique amoncellement flotte la sensation horrible de la vie arrte en 
pleine sve, du cataclysme brutal, de la mort.

Mais dj l'ombre, tendue par les nuages qui fuient sous le vent d'ouest, accourt 
rapide, ensevelissant les maisons, les toits dtruits, les pignons qui se dressent 
branlants, les restes de la tour; on la voit s'tendre, transformant le tableau de lumire 
en un tableau de deuil auquel elle donne sa vritable physionomie.

Le voile gris qui pse maintenant sur le cadavre de la petite ville l'entoure de 
l'atmosphre qui lui convient; l'horreur de cette dsolation qu'on ne parvient pas  
comprendre dans toute sa vrit, se sent mieux sous ce ciel bas, lourd et menaant.

Les deux bras dcharns de la tour ont un air lamentable, tendus au-dessus de ce qui 
furent des maisons o des gens habitaient, menaient une vie rgulire et tranquille qui 
s'attachait aux pierres de la ville dont elle ne se sparait jamais.

Les rideaux d'arbres qui encadrent Dixmude, gris et sinistres, lui font comme un linceul. 
Ils s'en vont, traversant la plaine, dsols.



Dixmude, petite ville paisible o la vie coulait monotone et douce, o les jours passaient 
lents, o les murs taient simples, les habitudes surannes. C'tait un bguinage aux 
maisonnettes blanches, si calme, si plein de posie: les bonnes surs  grands 
manteaux bleus tranants, blanches cornettes empeses, les mains jointes sur un 
chapelet, les lvres remues par une prire ternellement murmure  allaient de la 
chapelle o, les bras en croix, elles levaient ensemble leurs voix jeunes et vieilles pour 
offrir au seigneur leurs plus belles litanies, aux chambrettes bien propres, vieillotes et 
touchantes avec leurs rideaux de coton blanc aux fentres, leurs images pieuses aux 
murs blanchis de chaux.

C'tait une grande place dlaisse o seuls les jours de march mettaient une 
animation de charrettes rustiques, de paysannes en mantes noires, de campagnards et 
de campagnardes se frayant un passage dans ia foule, oscillant entre deux paniers 
d'osier o s'entassaient tes ufs blancs dans la paille d'or et les grosses mottes de 
beurre frais, apptissantes dans les feuilles de choux et de rubarde qui les 
enveloppaient. Des choppes se dressaient, se groupaient en ruelles; un murmure 
montait de la foule grouillante et le carillon du beffroi semblait sonner plus joyeusement 
au-dessus du bruit des voix multiplies.

C'tait une glise  la nef lance, coupe par le plus merveilleux jub qui mettait une 
dentelle blanche dans la pnombre  l'heure o, dans une tache de tremblante lumire 
faite des cierges allums, les chants montaient monotones et graves, dans un parfum 
de cire et d'encens prodigu.

C'taient des ruelles troites et dsertes, aux maisons anciennes et pittoresques, dont 
les faades  gradins voisinaient avec les gracieux pignons gothiques.

C'tait un petit canal dont les eaux noires  reflets verdtres coulaient lentement sous 
d'antiques ponts de pierre.

La mort s'est abattue sur elle. Par une journe d'octobre des soldats, dont la population 
ne connaissait pas l'uniforme, avaient occup les abords de la petite cit. Ils portaient 
une capote bleu pastel, un bret  pompon rouge. Et tout de suite ils s'taient mis  
entourer la ville d'un cordon de tranches. Puis le canon s'tait fait entendre. Et pour la 
premire fois la guerre troubla les habitudes enracines depuis tant d'annes, chez 
cette population simple.

Bientt des rgiments belges vinrent renforcer la arnison franaise. Dans les maisons 
des soldats pntrrent et, sous les regards effars des femmes, on barricada les 
fentres, on fit des ouvrages de dfense au travers des rues.

Effraye, la plusgrande partie des habitants migra; les voitures qui se trouvaient 
encore  Dix-mude taient prises d'assaut, de gros chariots de paysans, venus de 
villages voisins, emportaient entasss des femmes, des enfants, des vieillards. De 
longues files de malheureux, abandonnant leurs foyers, passaient, ployant sous le 
fardeau de ce qu'ils espraient sauver de leurs richesses; des charrettes quittaient la 
ville, charges de matelas, de hardes, au milieu desquels de vieilles femmes taient 
assises. Et ce fut sur les routes l'encombrement indescriptible de toute une population 
affole, prise de panique, qui fuyait au milieu des charrois militaires, des troupes qui 
levaient en hte des travaux dfensifs, des batteries qui dfilaient, suivies de leurs 
camions de munitions.

Le cur de Dixmude resta cependant et avec lui quelques centaines d'habitants qui ne 
pouvaient se rsigner  abandonner leurs maisons, leurs souvenirs, la ville o ils avaient 
toujours vcu, pour s'en aller, sans savoir o, exils, vagagonds, sans foyer, sans 
patrie.

Au bguinage la vie ne changea point et les coiffes blanches continurent  circuler sur 
les trottoirs au long des murs blancs percs de portes   judas , et dans les maisons, 
les vieilles petites mains rides continurent  faire sauter sur les carreaux verts, les 
fuseaux de buis s'entrechoquant, croisant les fils en tous sens qui dessinaient autour 
des pingles piques sur la trame, le riche dessin d'une dentelle complique.

Le 19 octobre, les premiers obus tombrent sur la ville. Dixmude passa, cette nuit-l, 
des heures d'angoisse. Pas un instant le crpitement de la fusillade ne cessa, domin 
par les dchirements formidables des explosions qui jetaient de grandes lueurs dans la 
nuit noire. Puis ce fut une irrtmense clameur, un cri effroyable fait de milliers de voix, qui 
s'leva, dans une accalmie du bombardement, sinistre et tragique. On l'entendit se 
rapprocher, grandir, tandis qu'un terrible feu de mousqueterie clatait, trpidant et 
rageur; puis la rumeur s'affaiblit pour s'vanouir bientt. Ce furent des moments 
d'attente horrible. La premire charge en masses profondes venait de se declancher 
contre la ville.

Depuis lors, Dixmude agonisa. Jour et nuit les marmites s'abattirent sur elle avec un 
affreux sifflement que terminait le fracas de l'clatement rpercut par les chos qui le 
rejetaient de faade en faade.

Les derniers habitants rfugis dans les caves, groups pour se sentir moins seuls  
l'heure du danger, attendaient anxieux. L'ordre leur vint d'vacuer la place. Dj l'glise, 
atteinte par plusieurs projectiles, flambait; du quartier environnant, effondr sous les 
obus, d'paisses colonnes de fume noire s'levaient en tourbillons o de grandes 
gerbes de flammes surgissaient tout  coup. Sans arrt, le bombardement s'acharnait 
sur la ville, des  maisons s'abattaient; dans des colonnes de poussire, des toits 
crevaient un roulement continu, fait des explosions qui se succdaient sans interruption, 
hurlait au-dessus de la ville mourant dans l'incendie.

Le petit cortge des derniers habitants de Dixmude s'en allait, fuyant par les rues 
dsertes, se htant vers l'Yser.

Toutes les maisons, abandonnes  la hte, taient vides. Implacables, les obus 
tombaient toujours. Dans les rues encombres des dcombres de faades boules, 
des compagnies, d'un pas rapide, allaient, le sac au dos, le fusil  l'paule.

Et cependant, relgues dans la cave d'un hospice, une trentaine de vieilles femmes 
restaient oublies. Elles y furent dcouvertes par un jeune mdecin militaire et ce fut un 
des incidents les plus tragiques de la mort de la ville que le dpart de ces pauvres 
vieilles perdues auxquelles personne n'avait song. Une vieille  chaque bras, le soldat 
quitta la ville, marchant  tout petits pas, traversant les rues o les obus tombaient 
assourdissants o des maisons flambaient dans un crpitement sec et sauvage. Des 
troupiers passaient, tonns  la vue de ces pauvres petites vieilles, perdues dans le 
grand drame. Dix fois il fit le trajet de l'hospice au poste de secours de Caeskerke, d'o 
des autos de la Croix rouge transporteraient ces misrables paves humaines vers 
l'arrire. Pauvres, pauvres femmes vieillies  l'abri des soucis du monde entre les murs 
blancs d'un couvent; dj elles avaient quitt la vie pour se rfugier dans une demi-
existence trs douce qui les conduisait sans chagrins vers la mort, et brusquement elles 
se trouvaient jetes dans l'enfer d'une ville en flammes, crase par les obus. On les 
avait descendues dans une cave; elles n'avaient rien vu, peut-tre ne savaient-elles pas 
que la guerre ravageait le pays; et puis les soeurs affoles avaient fui. Et les vieilles 
n'avaient plus vu venir vers elles les coiffes blanches qui leur apportaient  manger aux 
heures des repas, qui les couchaient  la tombe du jour, et dans la trombe qui 
s'abattait sur la ville, sans comprendre, elles attendaient la mort.

II.  La Dfense du Cimitire

Un jour que, appuy au parapet de la tranche, je regardais dans un priscope le 
tejrrible paysage, un cam'arade que j'avais connu au cantonnement m'accosta:  Tu 
contemples Dixmude? me dit-il. Si tu savais les journes que nous y avons vcues, 
toutes ces ruines te parleraient bien davantage.  J'avais le temps, nous nous mimes  
causer.

 Tu vois, l-bas, sur la droite, la route de Woumen. On distingue encore, derrire la 
haie de grands arbres, les restes d'un mur blanc; c'est le cimetire. On y avait install 
un poste avanc. Le temps nous manquant pour y organiser un systme de tranches, 
nous avions d nous borner  percer le mur de meurtrires et  le garnir de crneaux.

Nous avons pass l les heures les plus dramatiques de toute la campagne. Un 
bombardement continuel s'acharnait sur nous, interrompu seulement pour permettre  
l'infanterie de donner l'assaut. Cela commena une nuit; depuis quelque temps nous 
entendions tomber les obus autour de nous, puis le feu de l'ennemi nous encadra, ds 
lors notre position tait repre.

A quelques secondes d'intervalle les obus s'abattirent dans le cimetire, projetant 
autour d'eux, au milieu de la flamme aveuglante de la dtonation, des dbris de 
monuments funraires, de croix et d'ossements. L'un aprs l'autre ils nous arrivaient, 
prcds de leur sifflement qui s'enflait jusqu' la dflagration formidable. Tout autour 
de nous des gerbes de fume noire s'levaient dans des clairs, trombes de dbris 
retombant sur les hommes et les massacrant, et chaque fois toutes les croix du 
cimetire surgissaient de l'ombre, dessinant dans les volutes lourdes qui 
empoisonnaient l'air, leurs formes identiques agrandies par l'obscurit. Parfois des cris 
dchirants s'levaient, puis des rles longs  s'teindre. Nous tions assis, masss le 
long des murs, abrutis  la longue par le drame que nous vivions; on ne pensait plus: 
les yeux fixes, on attendait que cela finisse.

Manquant de tranches, il nous tait impossible de nous protger contre les clatsqui 
jaillissaient du sol  chaque nouvelle arrive. Afin de se garantir le plus possible ls 
hommes avaient fini par se coucher  plat ventre le long du mur, superposs sur deux 
ranges. Ils restaient l, immobiles; de temps en temps ceux qui taient couchs sous 
leurs compagnons leur cdaient la place. Cela dura des heures. Parfois l'un de nous 
tait touch mais la canonnade tait telle qu'on ne pouvait se dplacer et les morts 
restaient l, confondus avec les vivants. Nul secours ne pouvait tre donn aux blesss, 
nous tions dans cette situation terrible de ne pouvoir rpondre  l'avalanche qui 
s'abattait sur nous. Au petit jour nous pmes nous rendre compte de l'horrible champ de 
mort qui nous environnait. Le sol tait littralement labour, les tombes creves 
rejetaient les morts dchiquets, des ossements blancs gisaient partout; un de mes 
camarades, qui s'tait stoquement assis contre le mur, s'aperut que ce qu'il croyait 
tre une pierre tait un crne arrach  la terre. Des soldats tus pendant la nuit 
jonchaient le sol; les uns,tombs la tte en avant, taient morts sur le coup et avaient 
conserv la position dans laquelle ils s'taient crouls; d'autres, les traits affreusement 
convulss, du sang noir leur souillant le visage, avaient des attitudes atroces; il y en 
avait que la mort avait surpris adosss au mur, la face livide, les membres raidis, ils 
taient rests debout.

Nous nous mmes  enterrer nos morts. Alors me fut donn de voir un des plus beaux 
spectacles que peut offrir la guerre. Au milieu des marmites qui ne cessaient de nous 
entourer de colonnes noires retombant en rafales meurtrires, fusiliers marins et 
troupiers du 12e de ligne se rangrent comme  la parade. Les clairons sonnrent aux 
champs, les commandements retentirent et, immobile comme  la revue, la garnison 
rendit les honneurs pendant qu'on ensevelissait les soldats tus. Toute la journe le feu 
continua. Un obus abattant un mur, ensevelit quatorze hommes d'un seul coup; ailleurs 
un caveau crev rejetait trois cercueils dont l'un, dress, restant appuy contre les 
dbris d'u monument sous lequel il reposait un instant auparavant, le couvercle 
pulvris, laissait voir un mort rcemment enseveli. Chaque coup faisait voler sur nous 
des clats de pierre et de bois; un de mes camarades tomba, mortellement atteint par 
une croix arrache au sol. Les soldats que nous venions d'enterrer furent recrachs par 
la terre dfonce par une explosion. Seul, ce jour-l, le grand Christ ne fut pas touch et 
je t'assure que sa haute silhouette, dominant cet affreux charnier, avait une trange 
posie.

Nous vcmes ainsi vingt-quatre heures, perdant des hommes, l'arme au pied. Une 
compagnie du 20 chasseurs nous relaya.

Deux jours aprs nous reprenions notre poste au cimetire. Cette fois la nuit moins 
meurtrire fut cependant plus mouvemente. Trois assauts furent lancs contre nous. 
Trois fois nous distingumes  la lueur des incendies les masses ennemies 
s'approchant par bonds sous le feu d'enfer que nous dirigions sur elles. Par nos 
meurtrires nous les voyions arriver jusque tout prs du mur derrire lequel nous nous 
abritions, pour s'effondrer sous nos balles. Le matin personne ne manquait  l'appel. 
Mais si, de notre ct, les pertes avaient t nulles, du ct boche elles avaient t 
terribles. Tout autour du cimetire des hommes gisaient. Des blesss s'taient trans 
jusque tout prs de notre ligne et nous les entendions crier, demandant  boire, 
suppliant qu'on vnt les relever, j'tais  ce moment dans le blockhaus des mitrailleuses. 
A deux mtres de nous, un bless hurlait, nous appelantsonaide. Depuis longtemps 
nous l'entendions mais aucun de nous n'avait os quitter son poste pour aller le 
secourir. Au petit jour nous pmes le voir, misrable, une expression d'indicible effroi se 
paignait sur la face tache de sang coagul. Combien de fois n'avons-nous pas jur de 
laisser crever les Boches comme des chiens? Mais on oublie sa haine  voir un 
malheureux qui se dbat contre la mort, tordu de douleur et vous appelant  l'aide. On 
ne ressent plus qu'une piti mle d'horreur. Tant pis! dit un des ntres, et, franchissant 
le pan de mur, il sauta vers le bless pour le relever. Il n'avait pas eu le temps de se 
pencher vers lui que, de la ligne allemande, des coups de feu partaient. Forc 
d'abandonner le mourant  son sort, il rentra dans le blockhaus.

Le lendemain le bombardement recommena. Plusieurs fois on songea  quitter le 
cimetire, on discutait entre soi en voyant tuer les camarades, puis, malgr tout, retenu 
par je ne sais quel sentiment, on restait. Un bombardement, d'ailleurs, est une chose  
laquelle on s'habitue. Les premiers instants sont durs, puis une sorte d'engourdissement 
vous prend et rsign, fataliste, on attend que cela cesse. Nous regardions, curieux, les 
flammes qui s'levaient de Dixmude, derrire nous. Il tait impossible videmment de 
nous ravitailler, nous mangions nos vivres de rserve et puis Dixmude n'tait pas loin et 
on trouvait dans la ville de quoi se nourrir.

Je crois qu'aucun bombardement n'a jamais empch un soldat de chercher  apaiser 
sa faim. Il semble que les obus n'existent plus pour lui. Sous le feu il part, entrant dans 
les maisons, fouillant les basses-cours; de temps en temps un pan de mur qu croule, 
un obus qui tombe trop prs, l'oblige  un brusque cart, puis il reprend 
mthodiquement ses recherches.

Dixmude,  ce point de vue, ne nous laissa manquer de rien. On voyait passer dans les 
rues, longeant les maisons, pour viter autant que possible les clats d'obus, des 
soldats emportant joyeux des poules, des lapins, de grands pots de beurre, des 
bouteilles devin, abandonns par leurs propritaires. Parfois un homme amenait un 
cochon, au milieu des acclamations de ses camarades.

Je fis ainsi un des plus beaux coups de feu de la campagne. Il faut que je te le raconte. 
Une nuit j'tais de garde avec onze hommes, cinq Belges et six fusiliers marins. Nous 
avions pour mission de surveiller la crte nord de la route de Woumen; le 
bombardement tonnait avec une violence extrme, on s'attendait  une attaque. Tout 
autour de nous des clairs jaillissaient, des panaches de terre s'levaient en hurlant. 
Derrire nous le cimetire tait un vritable enfer; il semblait que dans cet enclos, si 
tranquille quelques instants avant, venait de s'ouvrir un cratre, crachant au milieu du 
tonnerre et des flammes des trombes de terre et de fume noire suffocante. Pour 
chapper aux clats d'obus, aux dbris qui retombaient en rafale, nous nous tions 
couls dans un gout qui passait sous la route et l, tapis l'un contre l'autre dans 
l'obscurit la plus complte, replis sur nous-mmes, nous attendions. J'tais aux 
aguets. Depuis longtemps je regardais le bord de la route, un peu eu contre haut, quand 
tout  coup il me sembla voir deux ombres s'y dessiner. J'avertis  voix basse mes 
camarades; un lger remous se produisit parmi nous, dans notre bouche d'gout. 
Bientt les formes reparurent, deux coups de feu partirent, es deux ombres 
s'croulrent sans un cri. Au petit jour, nous nous glissmes jusqu' l'endroit o nous 
avions culbut nos deux Boches. Prudemment nous avancions dans le foss le long de 
la route; au-dessus de nous nous entendions siffler tes obus qui, une seconde aprs, 
allaient clater dans le cimetire o nos camarades encaissaient.

Tout  coup nous poussmes un formidable clat de rire. Nos deux Boches taient deux 
superbes cochons des Flandres. Lorsque les ntres apprirent le coup, une ovation nous 
fut faite et les deux cochons rapports en triomphe furent mangs sous les obus.

Le bombardement de notre position dura jusqu'au lendemain soir. Pendant la nuit les 
obus cessrent de nous arriver. Une attaque allait certainement tre dirige contre 
nous. Nous tions surexcits par l'attente; depuis que les obus ne tombaient plus, nous 
avions repris nos armes encrasses et fivreusement nous en faisions la toilette avec 
soin, avec amour. Tout  coup nos guetteurs accoururent, un assaut tait donn. Avec 
des cris de btes fauves de profondes masses se prcipitaient vers nous, dans la nuit. 
On ne les voyait pas encore arriver mais on entendait approcher comme un grondement 
ces clameurs sauvages. Tremblants d'motion, nous nous tions prcipits  nos 
postes de combat et, un instant aprs, une fusillade terrible crpitait. Sans un mot, 
rageurs, nous tirions, nous tirions vers l'immense cri que formaient ces milliers de voix 
ennemies. Du nord et de l'est la vague nous arrivait menaante. Bientt nous 
l'apermes, lugubre, dans la lueur sinistre des incendies qui dvoraient Dix-mude. La 
vague faiblit, arriva jusqu' la route de Woumen, mais ne la dpassa pas; la grande 
clameur de haine et de victoire s'teignait petit  petit, et dans la nuit maintenant des 
cris partaient, mais c'taient des cris de dtresse, d'horribles rles de souffrance. Nous 
avions peu souffert. tonns que ce ft dj fini, que quelques minutes eussent suffi  
refouler cette rue,  tendre tout autour de nous des centaines d'hommes, nous 
attendions toujours.

Alors dans le silence on entendit la voix des officiers faisant l'appel, on se sentait les 
coudes aprs l'attaque; les noms s'levaient dans la nuit, on ne voyait pas celui qui 
rpondait  prsent , mais chaque fois c'tait un soulagement. Parfois aprs un nom: 
un silence; un petit murmure courait parmi les hommes, puis un autre nom tait cri; 
parfois l'un de nous disait:  Tu  et un frisson passait.

Bientt un second assaut se ruait contre nous, puis un troisime, un quatrime assaut 
suivaient. Les vagues successives montaient, arrivaient tumultueuses jusqu' quelques 
mtres de nous, o elles achevaient de se briser sous le feu de mousqueterie et les 
gerbes de balles des mitrailleuses. Sans se rsigner  abandonner une attaque qui 
couvrait inutilement les prairies d'une innombrable quantit de morts et de mourants, 
l'ennemi, se ressaisissant aprs chaque chec, jetait contre nous des forces de plus en 
plus imposantes. Les munitions cependant s'puisaient. Aprs le quatrime assaut 
toutes les rserves taient brles et quantit d'entre nous avaient vid leur 
cartouchire. Alors, plutt que d'abandonner une position  laquelle nous nous 
cramponnions avec d'autant plus de volont que l'ennemi mettait plus d'acharnement  
nous en dloger, l'un aprs l'autre nous nous glissmes hors du cimetire pour aller 
enlever aux morts et aux blesss les plus rapprochs de nos lignes, leurs fusils et leurs 
cartouches; et quand le cinquime assaut monta vers nous, ce fut avec des armes et 
des balles qu'il venait d'abandonner que nous pmes repousser l'ennemi. Cette 
situation cependant ne pouvait se prolonger. Cote que cote il fallait que nous fussions 
ravitaills. Des hommes s'offrirent pour aller chercher des munitions. Le premier partit, 
courant pour atteindre Dixmude. Il ne fit pas cinq pas. Il se profilait en noir sur la route 
faiblement claire par de nombreux incendies. Des coups de feu retentirent, il s'abattit. 
Un second suivit,  Son tour il tomba foudroy. Cinq braves eurent le mme sort. Il fallait 
passer pourtant et  ce moment.enflamms par notre victorieuse dfense, nous tions 
tous prts  nous offrir. Un sixime tenta l'entreprise. Nous le vmes courir, disparatre... 
arriverait-il? Il tait trois heures du matin, les Allemands n'en resteraient probablement 
pas l dans leur effort. Nous passmes  l'attendre des instants d'angoisse: reviendrait-
il  temps? Il revint, accompaga de soldats du corps des transports amenant les 
caisses de cartouches. Le commandant, anxieux comme nous, attendait.  Qu'avez-
vous? s'cria-t-il au hros qui nous apportait le salut.    Rien, mon commandant.  
  Comment, et a?  et il montrait le sang maculant de plaques rouges le pantalon 
de notre camarade qui s'affaissait au mme instant. Des ordres brefs retentissaient:  
Aux armes! ; le sixime assaut se dclanchait. Nous smes aprs que, dans la fivre 
de mener  bien sa prilleuse mission, notre ami avait reu cinq balles dans les cuisses 
sans s'en apercevoir.

Nous n'emes que le temps de porter les munitions le long des murs, fusiliers marins et 
lignards se prcipitaient, chargeant leurs armes  mme les caisses. Encore une fois la 
fusillade crpita, mais la clameur immense approchait,approchait.Nerveusement,avec 
des cris de rage maintenant, nous tirions. La clameur approchait toujours. Il faisait 
affreusement obscur, on devinait l'adversaire plus qu'on ne le voyait. Il vint ainsi jusque 
sur nous. Seul le mur du cimetire nous sparait; combat trange, on ne voyait pas 
l'ennemi dont on entendait les cris rauques; l'assaut venait s'arrter contre ce pauvre 
petit mur d'une brique d'paisseur. De l'autre ct les Boches saisissaient nos armes 
qui dpassaient par les meurtrires, pour nous les arracher. A bout portant on faisait 
clater des cervelles, on trouait des poitrines;  la clart des clairs des coups de feu on 
voyait tomber des hommes; des baonnettes passes  travers nos crneaux abattaient 
nos camarades dans des flots de sang. Nos officiers, revolver au poing couraient de 
meurtrire en meurtrire, faisant feu sur un ennemi invisible qui luttait pour nous enlever 
nos armes.

Combien de temps dura ce corps  corps inou, cette lutte sans merci o l'on frappait 
sans voir,un mur entre soi et l'adversaire, je ne sais... mais cette fois encore la victoire 
nous restait.

Epuiss par six attaques successives, nous devions encore subir un septime assaut au 
petit jour. Mais l'ennemi tait visiblement dmoralis et son dernier effort fut facilement 
enray.

A l'aube, nous pmes voir le carnage effroyable que nous avions fait des assaillants. Ils 
reposaient par tas, enchevtrs; au milieu de monceaux de cadavres une cinquantaine 
d'Allemands valides se cachaient, pouvants.Emports par l'lan de l'attaque ils 
avaient, sans s'en apercevoir, dpass avec des compagnies entires le cimetire 
attaqu, se ruant vers nos tranches de premire ligne. Pris de face et de dos par nos 
mitrailleuses, ils avaient t fauchs par masses.

Nous pme*s relever un certain nombre de blesss tombs tout prs de nos dfenses, 
quant aux valides ils vinrent eux-mmes jusqu' nous, rampant au milieu de leurs 
camarades abattus.

Comme le bombardement du cimetire avait repris, nous disposmes au centre de 
notre position les prisonniers ennemis. Le bombardement cessa. Je remarquai que tous 
les blesss taient de tout jeunes gens, tudiants pour la plupart: nous avions eu affaire 
 de nouvelles formations de volontaires.

Le soir suivant, nous fmes relevs par une compagnie du i Ie et envoys au repos  
Lampernisse. Mais avant le jour dj, l'ordre de dpart tait donn et  marche force 
nous partions vers Dix-mude. On allait recommencer comme la veille sans doute. Au 
passage  niveau de Caeskerke nous rejoignmes trois compagnies de notre rgi-
mentaussi puises que nous. Notre major s'entretenait sur la route avecl'amiral 
Ronarch.J'tais tout prs d'eux, je les entendais parler. Que voulez vous que je fasse de 
ces hommes-l?  disait-il en nous montrant d'un geste de piti  l'amiral.  Ce sont les 
seuls renforts dont je dispose!... Il le faut bien.  Des larmes coulrent sur les joueSde 
notre major. En avant! la colonne s'branla, on repartait vers la fournaise.

En arrivant  la hauteur du poste de secours de Caeskerke, des rumeurs d'tonnement 
coururent dans nos rangs. Que s'tait-il pass? Des cadavres allemands gisaient dans 
les fosss  ct de malheureux camarades franais et belges tus. Nous arrivions au 
pont de Dixmude. Il tait  moiti tourn; on pouvait encore s'engager un par un sur le 
tablier couvert de cadavres. Dans l'alle qui mne  la ville, on nous arrta. Elle tait 
encombre de tus. Il y en avait, tombs par paquets de trois, quatre, sous les gerbes 
meurtrires des mitrailleuses, prcipits sur le sol dans les poses les plus tragiques; 
contre les faades, des morts restaient debout, la tte tombe sur la poitrine, affaisss 
sur eux-mmes, tenant encore leur arme; aux fentres des maisons, des corps 
pendaient lamentables, la tte et les bras ballants. Les uns avaient t saisis 
brusquement par la mort, sans souffrance; d'autres, mortellement atteints, s'taient 
dbattus dans une affreuse agonie, ils gisaient les traits crisps, les mains accroches 
dsesprment au col de leur uniforme qu'ils avaient voulu arracher dans un dernier 
soubresaut de vie; des mares de sang fig tachaient les pavs. Et parmi les cadavres 
ennemis, quelques-uns des ntres, troupiers belges ou fusiliers marins, mettaient la 
marque sombre de nos uniformes bleus.

Ne cherchant pas  comprendre, nous regardions ce tableau de carnage. Sur la ville, 
des colonnes de fume montaient. Il avait plu toute la nuit et cela donnait un aspect plus 
effrayant encore  ces morts, maculs de sang et de boue,  ces uniformes dtremps, 
colls aux cadavres.

Nous arrivions trop tard. La surprise nocturne qui avaitfaillijeterle dsarroi dansnos 
arrire-lignes avait t pour les Allemands une sanglante aventure, de tout un bataillon 
une centaine d'hommes subsistaient.



J'avais rencontr prs du haut pont un mitrailleur de mes amis et tandis que, l'arme au 
pied, nous attendions des ordres, il me racontait la nuit trange qu'il venait de vivre.

Une attaque avait t dirige sur les tranches occupes par le 11e de ligne au dbut de 
la nuit. Un instant victorieuse, elle avait bientt t rejete par une violente contre-
attaque. L'alerte tait passe. Il s'tait assoupi auprs de sa pice qui,, mise en batterie 
sur la rive gauche de l'Yser, dominait le pont. Bientt les pas rythms d'une compagnie 
de fusiliers marins qui passait l'veillrent. Elle revenait d'avoir prt main-forte  nos 
camarades du 11e. La nuit tait trs sombre, une pluie diluvienne tombait. Des phrases 
furent changes,cries dans la nuit et la compagnie partit dans la direction de 
Caeskerke. Quelques instants aprs de nouveaux pas rythms se faisaient entendre. 
Nul n'y prit garde. Mais brusquement des bugles clatants sonnaient la charge et avec 
des cris et des vocifrations, une multitude se prcipita sur le pont. Il tait impossible de 
distinguer  qui on avait affaire; si incomprhensible que part une attaque allemande  
cet endroit il n'y avait cependant pas  douter. Le lieutenant, grand garon dont la figure 
barre d'une moustache brune tait illumine par le regard doux de ses yeux clairs, 
courait dj d'abri en abri criant les commandements. Un instant aprs, le pont et 
l'avenue taient pris sous le feu crois de nos mitrailleuses. Une compagnie allemande 
avait pass le pont cependant, se ruant vers Caeskerke. Les masses qui suivaient 
furent arrtes net, on entendit distinctement le bruit des corps abattus s'affalant sur les 
planches du pont, des cris de dtresse rpondirent  notre feu; puis le silence se fit, 
troubl seulement par le tac-tac rgulier des mitrailleuses qui, sans arrt, promenaient 
leur tir sur l'avenue, fauchant les hommes qui pouvaient s'y trouver encore.

Que se passa-t-il ensuite? il l'ignorait. Jusqu'au matin ils restrent  leurs pices, ne 
sachant pas si devant eux la ville tait conquise ou non.

Pendant que nous parlions, des fusiliers marins arrivaient et, avec des plaisanteries 
commenaient le dblaiement de la rue. Le pont fut tourn compltement et quatre 
hommes chargs de le dbarrasser des cadavres commencrent leur lugubre besogne. 
Saisissant les morts par la tte et par les pieds, ils les portaient jusqu' l'extrmit du 
pont puis, les balanant en mesure, les jetaient dans les eaux calmes de l'Yser. L'un 
aprs l'autre on les voyait s'engloutir avec un bruit sourd, sous les quolibets des 
Franais:  Bon voyage!    Va-t'en retenir la place de ton Kaiser chez le pre Satan. 
 D'autres comptaient:  Et d'un, et de deux, et de trois . Dans l'avenue le mme travail 
macabre se poursuivait. On tranait les cadavres jusqu'au fleuve, la tte rebondissant 
sur les pavs se dchirait aux cailloux. C'tait hideux, mais il le fallait bien.

Cependant la compagnie allemande qui tait parvenue  franchir le pont, s'tait jete 
sur nos deuximes lignes, emmenant avec elle des prisonniers surpris au poste de 
secours de Caeskerke. Des corps  corps farouches eurent lieu dans la

nuit, mais ne pouvant se distinguer dans l'obscurit opaque, de part et d'autre on s'tait 
terr, embusqu, attendant le jour. Aux premires clarts une chasse  l'homme s'tait 
organise; traqus, les Boches avaient rassembl leurs prisonniers, blesss et valides, 
et froidement les fusillaient lorsqu'ils furent arrts par nos troupes, dans leur oeuvre de 
carnage.

Il devait rester cependant de nombreux fuyards dans les maisons. L'ordre nous vint de 
les visiter toutes Hune aprs l'autre. Je partis donc en compagnie d'un Franais. Avec 
mille prcautions nous entrions dans les maisons; aussitt nous nous partagions les 
tages. Pendant que mon camarade fouillait la cave, j'enfonais les portes  coups de 
crosse, je scrutais les chambres. Parfois, lorsque nous avions des raisons de croire  la 
prsence d'ennemis, nous restions ensemble. Presque partout nous trouvions des 
cadavres; les balles de mitrailleuses perant les portes et les fentres taient venues 
surprendre les hommes qui cherchaient  leur chapper. Ailleurs des soldats tremblants 
attendaient anxieux. 

Aux premiers coups de crosse dont nous branlions la porte, des cris partaient de 
l'intrieur:  Kamerad, Kamerad  et la porte cdant sous nos efforts, nous trouvions 
dans le corridor deux, trois Allemands, les mains hautes. Nous les livrions aussitt aux 
patrouilles qui gardaient la rue et continuions notre chasse. Je me souviens d'une vision 
horrible et qui m'apparat plus horrible maintenant qu'au moment mme o j'en fus 
tmoin. Mon camarade franais et moi avions fouill une maison dans les moindres 
recoins; nous allions la quitter lorsque un lit attira notre attention.  Attends encore  me 
cria mon Mathurin comme je sortais de la chambre, et je le vis qui donnait de grands 
coups de baonnette sous le lit, d'o partaient aussitt des voix et des bruits de bottes. 
Leur fusil  la main, deux Boches nous apparurent. Je m'tais prcipit au secours de 
mon second mais dj ils levaient leurs armes pour se rendre.  Prends leurs fusils, 
mon vieux, je les ai  l'il  me cria-t-il. Je dsarmai donc le premier, mais au moment 
o je m'approchais du second, il abaissa brusquement son arme pour m'en frapper. Je 
n'avais pas eu le temps de faire un mouvement que dj dans un cri de triomphe le 
fusilier marin frappant mon adversaire dans la nuque lui traversait la tte de la 
baonnette qui, faisant sauter le casque, m'apparaissait soudain ensanglante. Le grand 
corps gris, aprs un dernier hoquet, s'affaissa pendu au long yatagan. Dans un clat de 
rire, la petite demoiselle au pompon rouge  dtacha d'un coup de pied le cadavre 
affreusement mutil qui s'croulait sans forme.

Plus loin, deux hommes se cachaient dans une cave. Nous les entendions se 
barricader. Aux offres que nous leur faisions de se rendre, ils rpondaient par des coups 
de feu. Il fallait cependant en venir  bout. Par un soupirail on jeta dans la cave del 
paille enflamme enduite de goudron. A la lueur des flammes on voyait les assigs 
pitiner la paille pour l'teindre et pour les en carter d'autres soldats accourus  la 
rescousse tiraient dans le brasier; dominant le bruit des dtonations les voix montaient 
chantant en chur: Deutschland, Deutschland, ueber alles... C'taient des Boches, des 
ennemis, et pourtant en te racontant cela je me sens encore pris de respect pour ces 
gens qui attendaient aussi hroquement la mort. Cela dura dix minutes. Puis, dans une 
paisse fume noire, un pas chancelant se fit entendre sur l'escalier et la chair noircie, 
les yeux hors de la tte, comme une bte traque, notre ennemi se prcipitait sur nous. 
Il tomba terrass. Horrifi je me dtournai, et pour ne pas assister au massacre du 
second, je quittai la maison, affol. Je vis plus tard les deux cadavres, dchiquets, 
mconnaissables: ce fut la plus pouvantable vision qui me fut donne de la mort,

Ce devrait tre, notre dernier fait d'armes  Dixmude. Notre rgiment devait se 
transporter dans un autre secteur pour aller dfendre Pervyse.

Depuis, le hasard m'a ramen prs de l'endroit o j'ai tant de fois combattu. La prise de 
Dixmude m'a fait mal au cur; nous les aimions ces ruines, elles taient un peu  
nous,et quand il m'arrivede passer, comme aujourd'hui,  la redoute du haut-pont, le 
long des maisons de Caeskerke ou de la halte du chemin de fer o l'amiral Ronarch 
avait tabli son poste de commandement, je me ressouviens de tous les camarades de 
la Belle II/4 qui ne sont plus.

Nous nous tions remis en marche; je reconduisis mon ami jusqu'au poste prilleux qu'il 
allait occuper pendant la nuit qui tombait sur la tranche. Les longues files d'arbres, les 
ruines, les tranches qui se perdaient l-bas tout au loin, prenaient une teinte grise 
uniforme, des petits panaches de shrapnells flottaient au-dessus de Caeskerke dont la 
silhouette se profilait toute noire maintenant, domine par les deux ogives tendues 
dsesprment au-dessus de ce calme angoissant sous lequel reposent nos villages 
anantis. Au-dessus du parapet des sifflements passaient, balles perdues qui s'en 
allaient troubler la dsolation silencieuse des champs abandonns, de leur petite voix 
perfide. De grands vols de canards et de corbeaux franchissaient les lignes. Vers l'ouest 
un grondement continu branlait l'athmosphre: la flotte tirait.

Une dernire poigne de mains et je quittai mon camarade qui, coiff du casque, partait 
d'un pas rapide et disparaissait bientt derrire les sacs  terre.


Chapitre III Sous les obus

I.  Le Village

Octobre-Dcembre 1915

Les ruines qui m'entouraient voquent le drame poignant dont je venais d'entendre le 
rcit.Le long de la route des habitations s'alignent, restes debout malgr la trombe qui 
s'abattit sur elles; les explosions des obus, clats dans l'intrieur des maisons, ont 
arrach les tuiles des toits, les chambranles des fentres; des pans de maonnerie sont 
tombs, des planchers ont cd d'un bloc projetant en un monceau pittoresque des 
meubles briss, des dbris informes. Ce sont les premires maisons de Caeskerke. 
Une forge a conserv dans des ruines un soufflet poudreux, une voiture servant au 
transport du ptrole, penche sur ses roues brises son gros tonneau trou de balles qui 
surplombe le boyau. Tout prs de l, la gare o l'amiral Ronarch avait tabli son quartier 
gnral dresse encore, par un prodige d'quilibre, une carcasse branlante, tandis 
qu'abandonne sur la voie depuis un an, une locomotive chappe miraculeusement au 
feu de l'ennemi.

Tout cela merge d'un indescriptible chaos de sacs entasss, de fils de fer barbels qui 
s'enchevtrent. Des monceaux de pavs, des leves de terre, des briques, des poutres; 
des casques kakis surgissent au-dessus des boyaux et se confondent avec les sacs, 
avec la terre. Parfois un fusil dpasse, une figure  ras du sol, quelques planches se 
balanant qui ont l'air d'avancer toutes seules  hauteur de la route, le porteur 
disparaissant compltement dans la tranche.

Le village mme de Caeskerke, ramass autour de lglise, n'est plus qu'un amas de 
dcombres. La grosse tour de briques s'est effondre, dtruisant sous elle la toiture de 
l'glise; quelques pans de mur dessinent encore leurs fentres ogivales et bien haut au-
dessus des ruines, dresses comme de suprmes supplications, deux ogives tendent 
vers le ciel leur frle et gracieuse nervure. On les aperoit de loin, dominant les maisons 
ananties, les squelettes calcins des toits, les troncs dchiquets des arbres. Au pied 
des restes de l'glise, un cimetire saccag, croix brises, tombes profanes,met une 
note affreuse dans cette dvastation totale.

La mort, le silence. Une route passe encombre de dbris, d'clats d'obus; une ligne de 
chemin de fer aux blokhaus effondrs; on ne voit personne, des balles sifflent. Le soir 
tombe. De grands vols d'oiseaux traversent l'espace. Dans les ruines dsertes, des 
chouettes volent sans bruit et dj leur cri dtest retentit doux et lugubre. Dans les 
abris, les soldats qui prennent leur repos du soir avant de s'tendre sur les sacs ou sur 
les lits de fortune construits avec de vieilles planches et de la toile d'emballage, 
coutent les hululements qui se rptent, obsdants; et ces hommes qui n'entendent 
plus le bruit des balles ni des obus, tant ils sont rompus  toutes les motions,  tous les 
dangers, se redressent pour couter le cri sourd de l'oiseau nocturne.  Ah! les sales 
btes, dit l'un d'eux  mi-voix, elles vont de nouveau crier toute la nuit. C'est comme si 
elles appelaient la mort!  Et longtemps, mus par la voix triste qu'ils craignent et  
laquelle ils attachent de mystrieuses superstitions, ils coutent, ne pouvant se dtacher 
de l'appel d'un oiseau qui est venu leur apporter l'ide de la mort,  eux qui n'y 
songeaient pas au milieu des balles.

II.  Les Zones Tragiques

L'espace qui spare nos tranches de celles de l'ennemi, a pris,dans la pnombre, plus 
de caractre encore. C'est une prairie, un ruisseau la coupe, quelques saules croissent 
au bord de l'eau. A cent mtres, une ligne grise avec des taches vertes et bleues: c'est 
la tranche allemande. Aucune vie dans ce lambeau de terre o les herbes croissent  
l'abandon, o la vgtation s'panouit dans toute sa splendeur. On ne sait quelle 
atmosphre trange, lourde et tragique, pse sur cette prairie. Mais la mort s'y sent; on 
l'y respire, une motion vous treint, invincible; on est tent de parler bas comme en 
prsence des grands mystres... comme en^prsence de la mort.

Cette impression curieuse frappe tous ceux qui vivent au front. Ds la premire visite  
la tranche, elle vous envahit pour ne plus vous quitter. A certains endroits, elle pse 
littralement sur les choses et sur les hommes. Pourquoi?,On ne sait. Il est des coins de 
tranche o les hommes ont un air concentr, srieux; personne dans les boyaux; un 
guetteur regarde fixement par une ouverture faite entre les sacs. Il ne se retourne pas  
votre approche, il regarde toujours. Quoi? La tranche d'en face; elle a le mme aspect 
que partout ailleurs et pourtant on est pris par ce sentiment de gravit, de srieux; on 
parle bas, on ne rit plus, on marche plus vite, se baissant parfois: c'est un coin 
dangereux; une petite ruine, des boyaux, des sacs  terre, c'est la tranche semblable  
elle-mme partout... mais derrire la passerelle, dans la prairie, quelques croix se 
dressent vocatrices; la mort plane. 

III.  La Minoterie

Le point le plus caractristique de tout le front belge, est la tranche qui fait face au haut 
pont de Dixmude. Des restes informes de maisons, des bovaux superposs s'tagent le 
long de l'Yser. En face, de l'autre ct de l'troit cours d'eau, d'immenses ruines, les 
plus fantastiques, les plus irrelles: celles de la grande minoterie. Un massif norme de 
bton, dchiquet par les obus, se maintient debout malgr les rafales terribles qui se 
dchanrent contre lui; bris, le bton retenu par les filins d'acier s'amoncelle en une 
masse trange, informe, tragique. L'lvateur  grain, construit le long de l'eau, est reli 
au corps principal de btiment par une passerelle faite de poutrelles de fer et de tle 
ondule. Les plaques pendent, dchausses, perces de trous en lignes rgulires qu'y 
ont faits les mitrailleuses. A l'avant-plan un hrissement de tringles, de poutres, de 
treillis et de tles creves.

Le pont, dont l'extrmit fixe du tablier subsiste, la partie tournante arrache par 
l'explosion spare seul les ouvrages allemands des ntres.

Il n'est possible de voir la position ennemie qu' l'aide de priscopes. Des balles, 
d'ailleurs, ne cessent d'tre changes. On entend succder  la dtonation de dpart 
le coup sourd de la balle entrant dans les sacs. Des hommes sont embusqus, patients, 
l'oeil au priscope adapt au fusil. De longs sifflements dchirent l'air. Parfois l'un d'eux 
s'enfle dans un cri strident,un clatement sec retentit et  quelques mtres au-dessus 
de la tranche, un lourd panache noir flotte.

I! faut un travail incessant pour entretenir les boyaux sur lesquels, par moments, 
s'acharne l'artillerie, pour consolider la position. Dans le ddale des chemins tortueux 
au-dessus desquels la haute silhouette grise de la minoterie s'aperoit comme une 
menace constante, des hommes vont  leur poste monter la garde. On a l'impression de 
vivre l dans un trange chaos, des blocs de maonnerie, des restes d'outils, des murs 
enchevtrs dans lesquels on ne pourrait plus retrouver les formes primitives des 
habitations; et des sacs, toujours des sacs, entre lesquels on fait de continuels dtours.

La tranche suit le cours du fleuve sur une grande tendue. Des fermes ruines 
s'chelonnent de distance en distance. Chacune a sa physionomie propre, son nom. Il 
en est dont on a rpar les ruines au moyen de sacs, elles ont des silhouettes basses et 
carres, dans lesquelles aucune fentre ne se voit. De loin, elles rappellent les casbas 
du Maroc. Ailleurs il ne reste plus qu'un trac de briques sur le sol, les murs sont 
compltement arrass.

C'est l que depuis quatorze mois vivent nos fantassins, travaillant sans cesse  la 
tranche, l'tendant, renforant les parapets, construisant des abris, des planchers de 
lattis. De mois en mois, la ville basse, ruelles tortueuses s'entre-croisant, se 
perfectionne et grandit. Sans que l'ennemi y discerne l'activit de l'homme, des abris 
btonns s'rigent, des boyaux se creusent et s'allongent, des dfenses nouvelles 
apparaissent. A quelques dizaines de mtres de l'ennemi, les soldats du gnie, maniant 
le lourd maillet, enfoncent les pieux dans le sol mou qui glisse, pour retenir les terres, 
amassent les sacs amens sur les wagonnets du chemin de fer  voies troites qui 
court derrire la tranche, lvent des parados.

La nuit, des silhouettes paraissent sur les parapets, sur les toits des casemates; des 
brouettes circulent, on se hte de terminer les travaux impossibles  faire en plein jour.


IV.  Drame Quotidien

3 dcembre 1915

Parfois une balle perdue atteint un homme, et tandis que la vie de la tranche se 
poursuit comme  l'ordinaire, un drame, trop de fois rpt pour que l'on s'y attarde 
encore, se droule dans un boyau. Un homme courb en deux court le long de la 
passerelle, les balles sifflent rasant les parapets et vont se perdre au loin; d'autres 
tires, d'enfilade s'abattent avec un petit glouglou dans les flaques d'eau. Un instant 
aprs des brancardiers qu'il ramne apportent une civire. Un jeune adjudant du gnie, 
ingnieur sorti de l'cole de sous-lieutenance, arriv  la tranche depuis trois jours, 
vient d'tre, bless. Une balle traversant un sac l'a atteint  la gorge, un flot de sang a 
jailli; sans un cri, les mains au cou, appuy contre le mur de terre, il s'affaisse. Les 
hommes se prcipitent. Dj le mdecin et l'aumnier sont arrivs et tandis que l'on 
s'efforce d'arrter l'hmorragie, le prtre en uniforme, pench vers son camarade, lui 
parle bas. Avec d'infinies prcautions on place le pauvre garon sur la civire; le sang 
lui remplit les yeux, la bouche. Emus, les soldats se sont tus, les yeux fixs sur leur 
adjudant que l'on emporte inanim. Le petit cortge va, coupant  travers la prairie pour 
regagner plus vite le boyau, le docteur et l'aumnier suivent le bless que quatre 
infirmiers transportent. Un instant le travail s'arrte. Tous les regards s'attachent au 
groupe qui disparat bientt, puis chacun s'en retourne  ses occupations. Arriv au 
poste de secours le malheureux avait cess de vivre. Du portefeuille du mort, que ses 
compagnons lui enlvent pour le renvoyer aux siens, des portraits, quelques lettres 
tombent, une mche de cheveux. Alors la mort qui paraissait une chose si simple tantt, 
dans la tranche, au milieu des balles qui sifflaient, prend tout  coup toute sa 
signification, toute sa cruaut. Une automobile a transport le corps  l'arrire. 
Quelques hommes du peloton sont l, des officiers aussi. Dans le cimetire militaire o 
les croix s'alignent en files parallles, dcores de kpis, -de couronnes, une tombe 
nouvelle est ouverte. Quelques croix ont t renverses par un obus; une maison en 
ruines s'lve dans un des angles de la petite ncropole que des arbres briss sparent 
de la route.

Quatre soldats ont hiss le cercueil sur leurs paules et suivis du petit cortge, 
prcds d'un aumnier, se dirigent vers la fosse. Le cercueil y est descendu et tandis 
que le prtre rcite ses prires, les hommes passent l'un aprs l'autre et jettent une 
pellete de terre dans le trou. Une couronne est dpose sur le tertre. Une croix 
nouvelle est plante, qui allonge la file dj bien longue des croix sous lesquelles 
reposent tant de hros morts simplement en faisant leur devoir, enterrs sans faste, loin 
de tous ceux qui leur taient chers. Tous ensemble  jamais ils dorment couchs dans 
des spultures semblables, cte  cte, gaux dans la mort, entours du respect, de 
l'affection de leurs frres d'armes qui viendront entretenir leurs tombes, lire leurs noms, 
la date de leur mort. Parfois un homme s'arrte plus longtemps devant une croix et dit:  
C'tait un chouette petit bonhomme!  Et cet hommage est plus beau dans sa simplicit 
que les plus pompeux loges.

Rien n'est mouvant comme cette communion qui persist entre les soldats et leurs 
anciens camarades tus, groups dans des cimetires ou couches anonymes sous des 
croix o ne figure que la seule inscription: Un brave mort pour la patrie.  Parfois un 
kpi noir aux oreillres dtaches les surmonte, une couronne de feuillage, de paille s'y 
accroche. 

Chaque coin de tranche a sa tombe que les hommes connaissent et ont fini par aimer. 
Le mort reste parmi les vivants qui, la nuit, s'tendent  deux pas de lui pour dormir sur 
le sol dans lequel il repose. Et dans leurs moments de loisir ils garnissent la petite butte 
de terre jaune sous laquelle,  tout jamais, repose un frre. Ils vont dans les ruines les 
plus proches chercher des briques, ou rassemblent patiemment des quantits de 
douilles pour en faire de grandes croix dessines sur le sol.

Seules celles qui sont situes en des endroits abandonns ne dressent qu'une croix 
grossirement faite de deux pices, de bois cloues ensemble. Mais celles-l sont les 
plus mouvantes et les plus hroques.

V.  Aprs le Bombardement

Ceux qui n'ont pas vu une tranche ne se figurent pas comment un petit remblais de 
terre peut arrter l'ennemi, fut-il en nombre bien suprieur. Pour comprendre la difficult 
qu'il y a  s'emparer de ces ouvrages il faut les connatre  fond. Il faut avoir vu les 
parapets o des fusils points  l'avance attendent de tirer, les boucliers qui protgent 
les dfenseurs, les abris des mitrailleuses, les maquis de fil de fer barbel qui courent le 
long des lignes. Il faut avoir err dans les boyaux qui tournent continuellement, chaque 
secteur sous le feu d'une mitrailleuse qui le prend d'enfilade et qui anantirait en un 
instant les assaillants qui s'y introduiraient. Il faut avoir contempl ces tout petits 
instruments, les mortiers de tranche, accroupis sur le sol, recouverts d'un sac et qui 
vous ont des airs de gros petits animaux inoffensifs. Il faut avoir compt les bombes qui 
s'entassent dans les magasins  projectiles, semblables avec leurs quatre ailes,  des 
abeilles endormies dans les alvoles d'une ruche. Et dans tout cela un rseau de fils 
tlphoniques reliant les abris des mitrailleurs aux abris des officiers, des postes de 
tlgraphie sans fil, des projecteurs; un chemin de fer  voies troites circule le long de 
la tranche.

Mais une fois cette formidable organisation tudie, scrute dans ses moindres dtails, 
on en arrive  se demander comment on peut s'emparer de positions aussi bien 
machines. Pour s'en rendre compte, il suffit d'aller visiter une tranche aprs une 
violente attaque d'artillerie. Le spectacle en est effroyable. Les parapets sont crevs, les 
sacs ventrs ont rejet la terre qu'ils contenaient et ne forment plus que des tas 
informes, les boyaux sont combls ou  peu prs;  l'emplacement des abris effondrs 
des rails se dressent tordus au-dessus du chaos; des madriers briss, dchiquets, ont 
t projets au loin. D'immenses entonnoirs s'ouvrent au milieu de ce qui tait la 
tranche; les voies troites du de Cauville sont enfonces dans le sol, broyes, 
tournes comme des ftus de paille. Des armes brises, des morceaux de bois, des 
objets qui sortent on ne sait d'o gisent l. Et de toute cette boue remue sort une 
odeur curante de pourriture, de vase, de djections.

Et pourtant dans ces dcombres, le bombardement sitt pass, chacun a repris sa 
place, rampant au milieu des dbris, se faufilant entre les boulements.

VI.  Un Boyau

Une route en talus traverse la tranche. Nous sommes tout prs des Boches; devant 
nous un boyau troit, profond, s'avance, longeant l'Yser. Une haute range d'arbres, si 
proche qu'elle semble presque sortir de notre ligne: c'est la rive droite, la tranche 
allemande. Les coups de feu clatent, secs, continus. L'air est sillonn des sillages des 
balles qui passent. C'est un des points o la mort est prsente. On enfonce dans un 
vritable torrent de boue, la bottine tout entire disparat dans la vase. Parfois le pied 
glisse et on s'embourbe jusqu'au-dessus des genoux. Tout  coup deux silhouettes 
inattendues, surgissent; on les voit en regardant par dessus le parados. Ce sont les 
tanks  ptrole qui se profilent brun rouge sur le vert mouill de l'herbe et le gris cendr 
du ciel. L'un, trou comme une cumoire, est rest debout. L'autre, arrach au sol par 
l'explosion d'un obus, s'appuie dchiquet contre le premier. Des mitrailleuses boches 
sont probablement installes dans ces immenses tonneaux de tle; elles prennent le 
boyau en enfilade et en font une des positions les plus dangereuses de tout le front.

L'histoire de ces quelque cent mtres de tranche est riche en souvenirs dramatiques. 
Un mitrailleur que nous y rencontrons nous raconte que, lors des combats  la grenade 
qui s'y livraient, tant d'hommes y fuient tus qu' la relve, pour aller  son poste, il 
fallait ramper sur les cadavres. Le boyau n'tait pas,  ce moment, dfendu comme il 
l'est maintenant. Le parapet tait beaucoup plus bas et il aurait t impossible de 
passer debout, mme la nuit, sans tre immdiatement descendu. De flanc on tait  
trente mtres de l'ennemi et  l'extrmit on n'en tait spar que par dix-neuf mtres. 
Les grenades arrivaient de face et de l'autre rive de l'Yser. Le boyau tait si troit qu'on 
ne pouvait vacuer les cadavres qu'un  un, et comme tous les jours il y avait des 
pertes, le nombre s'en accroissait sans cesse. Pendant des semaines il fallut se traner 
sur les corps des camarades tus qui se dcomposaient dans la vase. Les mains, les 
genoux enfonaient dans les cadavres, on s'accrochait aux capotes des morts qui 
gisaient sur le dos, la bouche ouverte, gluants de sang noir et de boue.

Une nuit l'ennemi attaqua le boyau, s'en empara par surprise et s'y organisa. On 
craignait une extension du mouvement. Il fallait  tout prix l'en dloger. Le 12e de ligne 
occupait,  ce moment, le secteur. Une compagnie de grenadiers fut envoye  sa 
rescousse pour reconqurir la position. Mais attaquer un boyau juste assez large pour 
qu'un homme y passe de tront, en touchant les parois de chaque ct, n'est pas chose 
facile. On dlibrait. Les grenadiers cependant s'avanaient. Alors un sergent du 126 se 
mit en travers de leur route et dit avec le plus grand calme:  Le premier grenadier qui 
passe, je l'abats comme un chien. Le 12e a perdu le boyau, il saura bien le reprendre.  
A ce moment un jeune adjudant, suivi de quatre hommes, priait le major de l'autoriser  
partir en reconnaissance dans le boyau. Arm d'un pistolet et d'une longue baonnette, il 
s'engagea dans l'inconnu. Quand,un quart d'heure aprs, une section fut envoye  
l'attaque, elle trouva le boyau reconquis. Un lieutenant belge, surpris  son poste de 
combat par les Allemands, tait clou au parapet au moyen de baonnettes, le corps 
compltement dchir. Quelques cadavres ennemis gisaient. Les cinq hommes avaient 
repris la position.

Cependant Belges et Boches ne restaient toujours spars que par un espace de dix-
neuf mtres. On entendait  ceux d'en face  quand ils parlaient et parfois on leur criait 
des injures, et la nuit des attaques se faisaient, tantt de notre ct, tantt du leur. On 
dcida d'en finir. Une mine fut place et aujourd'hui un grand entonnoir qui a marqu 
dans le sol une plaie bante, spare les adversaires. Depuis lors les escarmouches qui 
se livraient continuellement en cet endroit ont cess. Et pour en rappeler le souvenir il 
ne resta qu'un cadavre d'Allemand qui pourrit sur le bord de l'eau. Plusieurs fois nos 
hommes essayrent de le faire chavirer pour qu'il s'en aille la drive. Mais la besogne 
tait ardue. Sortir du boyau pour aller l'enterrer, point n'y fallait songer, c'tait la mort 
certaine. Alors les jas imaginrent un autre moyen. La nuit on tendait une longue perche 
par-dessus le parapet, on la glissait sous le cadavre, puis dans le boyau les soldats s'y 
mettant  deux,  trois, s'arcboutaient  ce levier improvis. Mais tous les efforts furent 
vains, et le cadavre, horriblement abm, resta devant la position, dans sa longue 
capote grise, jusqu' la crue des eaux.

VII.  Le Poste de Secours

Dans les tranches de cheminement qui vont de la premire ligne  la route de 
Caeskerke, plusieurs fois par jour, des blesss passent, livides, sur des civires que 
soutiennent deux hommes. Ils sont conduits au poste de secours. Contre un pan de mur 
croul un amoncellement de sacs au-dessus duquel flotte un petit drapeau qui a d 
tre blanc et sur lequel se dtache une croix rouge. C'est l'entre du poste. A l'intrieur 
quelques infirmiers, un mdecin, attendent les clients. Au milieu d'eux se trouve un 
soldat, g dj, qui porte les galons de marchal des logis. Gai, allant, parlant sans 
arrt avec une distinction et un accent des plus purs qui dtonne, c'est un vieux 
gentilhomme franais. Son fils sert dans l'arme de son pays. Mais lui, que son ge 
dispense de toute obligation militaire  il a cinquante-quatre ans  s'est engag dans 
l'arme belge.  A mon ge, dit-il en riant, on peut choisir et j'ai choisi'la petite arme du 
roi Albert.  II n'ajoute pas qu'il lui a fait don en s'engageant, d'une installation de 
plusieurs lits d'hpital et d'une automobile de la croix-rouge. Il va  la tranche par 
sport, pour tre avec les soldats. Charg comme quatre, il porte avec lui plusieurs 
besaces, un sac, un lit pliant. Il galope  cheval sur les routes, abat des tapes  pied. 
Son endroit prfr est le poste de secours de son secteur. Il cause avec les blesss, 
les rconforte, leur donne du tabac, des friandises. C'est un homme brave et un brave 
homme. Ne craignant pas le danger pour lui-mme, il ne se laisse pas mouvoir et je 
me souviendrai' toujours de la premire phrase que je lui entendis prononcer. Le canon 
avait tonn, dans son secteur, avef une extrme violence. Toujours vert, malgr ses 
quatre jours de fatigue, il arrivait au cantonnement; le hasard me fit souper  sa table. 
En guise d'entre en matire, l'un des ntres lui dit:  Eh bien! Cela a bard ces 
derniers jours?  Eh eh! pas mal, pas mal, et son sourire illuminait toujours sa belle 
tte de soldat, vingt-cinq blesss et quatre morts en deux jours.  II avait couru tous les 
dangers avec les hommes pour lesquels il se dvouait, et il tait beau de l'entendre 
s'exprimer avec ce dtachement. Alors il nous parla des soldats avec sincrit, avec 
amour, de ces gens simples dont beaucoup ne parlaient pas sa langue et avec lesquels 
il aimait  se trouver. Il nous raconta les plaisanteries des blesss, les cris de joie et les 
chants des soldats appels en renfort lors d'une alerte devant Dixmude. Et il terminait 
en disant:  Ah! les soldats belges, je les adore et, je vais vous le dire tout bas, je 
voudrais que la guerre dure toujours pour tre toujours avec eux. Que voulez-vous que 
je devienne lorsque je les aurai perdus, tous ces braves gens? 

Et quand le soir nous le quittmes, l'un de nous dit-avec conviction au milieu d'un 
silence:  Chic tvpe! 

VIII.  Tte de Pont

Un mauvais abri, dans une boue profonde,s'entoure d'un remblais fait de sacs. Nous 
sommes dans un avant-poste jet sur la rive droite de l'Yser,  quelques mtrs des 
Boches. Une dizaine d'hommes l'occupent. Ils n'ont point l'allure des soldats que l'on 
rencontre gnralement  la tranche. Plus dgags, portant mieux l'uniforme, ce sont 
des cavaliers dmonts. Ils sont l, enfonant dans la terre dtrempe, leurs bottes 
armes d'perons. Ils ne peuvent se rsigner  la guerre souterraine qu'ils font  contre-
cur et cela se voit. Ils ont rv une guerre pique, des charges, de hardis coups de 
mains, d'enivrantes sonneries de trompettes, des cris de joie, de grands coups de sabre 
donns dans des combats hroques et splendides, et au lieu de toute cette gloire, de 
l'admirable mise en scne de cavalerie, ils se terrent derrire de hideux sacs gris, les 
pieds dans l'eau, n'osant se montrer pour ne pas attirer les obus contre lesquels on ne 
peut se dfendre, parlant bas, eux qui ne voyaient la guerre que dans le bruit des voix, 
des armes, des clairons. Un obus a coul le bac qui les reliait  la tranche voisine. Les 
eaux du petit fleuve, grossies dmesurment, coulent rapides et mauvaises en 
tourbillons qui fuient dans le courant. Il ne faut point songer  passer  la nage. Depuis 
quarante-huit heures, isols,  la merci d'une attaque de l'ennemi, ils veillent, piant 
l'adversaire. Plus de vivres. Ils ont cri leur dtresse  leurs camarades de la rive 
gauche qui ne peuvent plus rien pour eux. Mais si, car bientt, de dessus le parapet de 
la tranche, des botes de plata. s'envolent, franchissent l'Yser et viennent s'enfoncer 
dans la boue de la berge o leur poste est construit. L'une aprs l'autre elles arrivent, 
tournoyant en l'air avant de venir s'aplatir avec un bruit mou dans la vase. Les 
angoisses sont passes! On se prcipite joyeux sur les vivres qu'on n'attendait plus. Le 
danger personne n'y pense; on avait faim, on mange, tous les soucis sont oublis. Mais 
dans sa prcipitation l'un des hommes s'est aventur trop loin pour recueillir une bote 
tombe hors du poste: c'tait par trop tentant, elle avait l'air de les narguer la petite 
bote bleue  moiti noye dans la boue, et il n'a pu y tenir, en rampant il est all la 
prendre. Des balles aussitt ont siffl, l'une d'elles l'a touch au bras. Il n'a pas lch sa 
boite pourtant. Ses camarades l'ont pans tant bien que mal. Etonn de ne pas souffrir 
il regarde le sang qui coule obstinment dessinant de longues lignes rouges sur son 
bras nu. Tous les hommes, groups autour de lui dlibrent, discutent. Patiemment ils 
tamponnent la petite plaie sanglante, mais ils n'ont pas d'eau pour la laver et 
impuissants  arrter l'hmorragie, ils regardent, stupides, le sang qui cuit, tout en 
achevant de manger leur ration de plata.

Enfin le sang coule moinsabondamment.Le bless obstinment couch sur quelques 
capotes superposes,trs ple, fivreux, grelottant, le regard fixe, tourn vers l'eau 
profonde qu'il ne peut franchir, demande  boire  ses camarades qui n'ont pas la 
moindre goutte d'eau propre  lui donner. Le soir tombe,glac. Le bless va plus mal. 
Blme,il respire avec bruit, il rle. Un soubresaut l'agite parfois, il se rvolte, il veut 
passer l'eau. Alors ses camarades effrays, hurlent, demandant du secours et des voix 
leur viennent d'en face, de la tranche toute proche, sur l'autre berge, o serait le salut 
pour le misrable qui meurt de froid dans la boue... on leur a jet des pansements, des 
gourdes d'alcool; il est trop tard. Enroul dans les couvertures de ses frres d'armes il 
expire lentement, les lvres colles au goulot d'une gourde. Les autres, horrifis, se 
taisent. Parfois l'un d'eux dit quelques mots:  Allons! a va dj mieux, hein!  mais 
tous sentent venir la mort. Et dans le silence angoiss, tragique de la nuit, il s'est teint, 
fig, son pauvre corps exsangue raide et bleu.

IX.  Au Sud de Dixmude...

Au sud de Dixmude l'aspect du front change. Le pays est plus riche, de gros bouquets 
d'arbres le parsment; des vallonnements s'lvent jusqu' une trentaine de mtres de 
hauteur.

Les positions allemandes s'cartent des ntres, l'inondation s'tend de nouveau dans 
les prairies basses le long de l'Yser.

La tranche elle-mme prend une physionomie diffrente. On la sent moins rapproche 
de l'ennemi; on respire plus lgrement. Le parapet de premire ligne n'est plus ici le 
mur au-dessus duquel nul ne pourrait se montrer: il s'abaisse par endroits et, sans 
crainte, on y peut regarder le merveilleux paysage qui se dveloppe.

A l'avarjt-plan, l'Yser coule  pleins bords,dcrivant un grand coude. Sur la gauche, 
Dixmude ferme la vue. Les prairies s'tendent; des chevaux de frise la coupent. 
Quelques tranches, notre tte de pont. En face, les collines de Clercken sur lesquelles 
des rideaux d'arbres successifs donnent l'illusion de petits bois; au-dessus de la butte, 
deux moulins se profilent. Occupant le milieu de la plaine, le village de Wournen: une 
glise dtruite, une haute aiguille de pierres, seul vestige de la tour, une pyramide 
tronque: le grand moulin auquel les obus ont arrach le toit et les ailes. On ne voit pas 
les lignes ennemies.

A la nuit tombante, les hommes passeront par les chicanes de la tranche et 
traverseront le fleuve pour aller relever leurs camarades dans nos avant-postes sur la 
rive droite de l'Yser. Plus loin, nos positions sur la rive droite se dveloppent, des 
passerelles franchissent l'Yser. Un tournant du fleuve est occup par un bosquet touffu, 
o de grandes herbes sches croissent parmi les arbres. Quelques troncs sont briss 
et laissent pendre leur couronne. De grosses branches arraches par les obus jonchent 
le sol. Un immense calme rgne ici. Il semble qu'aucun danger ne vous menace.

Sur la droite, l'inondation s'tend, plaque d'eau peu profonde, marcage d'o mergent 
des herbes, des arbres, des maisons. Des poules d'eau nagent, volent par groupes.

Une digue faite dans l'Yser retient les eaux qui s'tendent au loin dans les prairies et se 
dversent en rapide dans le lit du fleuve. Il y a moyen ici, en escaladant le parapet de 
notre tranche, de le franchir. Nous voici dans la plaine,  dcouvert. Sur la rive droite, 
nos positions nous apparaissent de l'extrieur. Cela fait une impression trange de voir 
notre tranche comme la voit l'ennemi. La range d'arbres se droule, on ne voit gure 
nos travaux de dfense, rien n'en parat si ce ne sont, au-dessus de la berge gazonne, 
des boucliers gris bleu inclins. On prouve un vritable plaisir  se trouver  l'air libre, 
sans que la vue ne s'arrte sur les sacs empils,  voir couler  ses pieds les lourdes 
eaux de l'Yser,  voir d'un seul coup d'il le grand paysage dans lequel se dveloppent 
les positions allemandes.

II ne faudrait cependant pas s'attarder trop longtemps  cet endroit, le tac-tac d'une 
mitrailleuse boche vous rappellerait bientt  la ralit.

Une caractristique de la tranche, dans le sud du secteur, c'est que des maisons 
entires y subsistent.

Dans les fermes restes habitables, les paysans sont demeurs. Il en est qui se 
cachent, toutes petites sous leur toit de chaume,  quelques mtres en arrire .de la 
tranche. Une femme lave du linge devant la porte, des enfants jouent, dans la prairie 
des vaches paissent. Dans les murs, quelques brches faites par des clats d'obus ont 
t rpares.

Tout le monde a vu la  Villa Marietta , le magasin de la tranche o des oranges, des 
botes, de conserves et de confitures s'talent  la fentre d'une haute maison. A 
l'intrieur, derrire un petit comptoir, une femme dbite sa marchandise... comme au 
cantonnement. Cette femme, c'est une vieille dame d'une famille patricienne flamande 
qui, ruine par la destruction des villes de Dixmude et d'Ypres, trop fire pour demander 
l'aumne, trop attache  son pays natal pour s'exiler, s'est installe dans cette petite 
maison qu'elle possdait et y vit heureuse au milieu des soldats, gagnant sa vie tout en 
faisant du bien autour d'elle.

Et quel soldat belge n'a gard le souvenir de cette vieille paysanne baptise par les 
troupes du nom de  la Joconde  pour son ternelle belle humeur, et qui, refusant de 
quitter sa ferme, atteinte dj par les obus, vivait parmi les troupiers pour lesquels, dans 
sa modeste cuisine, elle prparait du caf chaud et taillait d'apptissantes tranches de 
pain bis?

Dans ces maisons, la vie ne s'est jamais interrompue. Les habitants sont rests chez 
eux au cours des violents combats qui se livrrent, il y a un an, dans le pays. Quand le 
bombardement devenait trop intense, ils fuyaient vers quelque endroit moins menac et 
l, anxieusement, ils attendaient. A la nuit, ils revenaient vers leur petite habitation 
dlaisse; sur le champ de bataille,  travers les prairies o des morts s'tendaient, o 
des blesss appelaient au secours, ils allaient, abrutis par la peur.

Le terrible drame qui se droulait autour d'eux, ils ne le voyaient pas. Ils ne pensaient 
qu' la ferme qui, peut-tre, serait dtruite, aux vaches qui seraient perdues. Dans 
l'habitation dserte, une bougie allume devant une petite statue de la Vierge, un brin 
de buis bni accroch  un crucifix devaient sauver la famille du dsastre qui la 
menaait.

Ils n'entendaient pas les rles des mourants, ne secouraient pas les blesss. Fascins 
par la seule ide de revoir leur demeure, hagards, perdus, ils retournaient chez eux.

X.  Impressions d'un Bless

Cela se passait dans la plaine de l'Yser, prs du village de Mnnnekensvere. Une 
compagnie, pousse en avant du front de bataille, retenait les Allemands. Mais les 
forces ennemies taient trop grandes, il fallait  tout prix les tromper sur l'importance de 
notre effectif. Le commandant s'cria tout  coup:  Quatre hommes pour une mission 
dangereuse.  Quatre soldats s'offrirent.  Allez,leur dit-il, occupez cette ferme sur notre 
flanc et tirez beaucoup, faites croire  l'ennemi que nous tenons la position en forces.  
Ils partirent, c'taient quatre tudiants, quatre camarades de la mme universit. 
Bientt, disperss, ils faisaient le coup de feu derrire une haie, tirant, tirant sans 
relche. Autour d'eux les balles sifflaient terriblement. L'un d!eux eut tout  coup son 
attention attire par un cri touff et le bruit sourd d'un corps tombant sur le sol. Il 
s'arrta un instant de tirer, couta... plus rien. Il haussa les paules tristement puis, 
rechargeant son fusil, ouvrit le feu de nouveau, seul. Il eut bientt puis ses munitions. 

Alors, jugeant sa mission termine, il se mit en deyoir de rechercher ses frres d'armes. 
Il en trouva bientt un qui gisait. Aussitt il entra dans la ferme et en revint poussant 
devant lui une brouette sur laquelle il chargea son malheureux ami. A travers un grand 
espace dcouvert, tranquille sous les balles qui le cherchaient, il allait  petits pas, 
secouant le moins possible le prcieux fardeau qu'il transportait. II arriva de la sorte  
l'Yser. Mais point de pont, il ne pouvait le passer. Il hsita, anxieux. L-bas deux autres 
encore l'attendaient. Peut-tre taient-ils tus, son devoir pourtant tait de retourner, de 
tout tenter pour les sauver s'il en tait temps encore. Mais alors le bless qu'il venait de 
ramener? A ce moment, un soldat passa, perdu. Il l'appela. Tiens, dit-il, reste avec cet 
homme-l, ou, si tu peux, transporte-le de l'autre ct de l'eau , et reprenant la 
brouette i! retourna vers la ferme. Expos  la vue de l'ennemi il avanait pniblement, 
entour des sifflements perfides des balles. II parvint sans encombre  l'endroit o 
devaient se trouver ses camarades. Les boches taient  deux cents mtres de lui. 

Se dissimulant derrire les haies, il chercha. Il les trouva bientt, tendus l'un prs de 
l'autre, immobiles, blesss mais vivants. Il poussa un cri de joie, bondit pour aller 
rechercher la brouette qu'il avait laisse  quelques pas de l, et bravant le danger il 
revint vers ses camarades. Il se baissait dj pour enlacer l'un d'eux et l'enlever  bras 
le corps... quand une balle l'atteignit en pleine poitrine; sans un cri il s'effondra, faisant 
un demi-tour sur lui-mme. Sa respiration se fit rauque et, tendu sur le dos, les bras 
ouverts, il murmura:  foutu. Pourtant son ami, qui avait les deux jambes fracasses lui 
dit:  Bouge pas, Pierre, bouge pas. Qu'as-tu voyons?   Une balle, l, dans la 
poitrine.  Alors reste bien tranquille, mon vieux, te souviens-tu que les journaux ont 
prtendu que Calmette ne serait pas mort si au lieu de le transporter aprs l'attentat,on 
l'avait tendu...? Il faut qu'un caillot de sang se forme.   Crois-tu? dit-il.  Et ces 
trois blesss se mirent  causer. Les balles passaient au-dessus d'eux, s'enfonaient 
dans le sol avec un bruit mou,  l'endroit o ils reposaient. Ils avaient la sensation bien 
nette que pour eux tout tait fini! Ils voyaient dj leur vie comme le pass et une 
rsignation trs douce et totale les envahissait. La fivre les dvorait. Ils parlaient.  
Quel est celui d'entre nous qui mourra le premier?  dit l'un d'eux, et ils se mirent 
srieusement  envisager les chances que chacun d'eux avait d'en rchapper.  C'est 
moi, dit l'un, qui passerai d'abord.Oui, Pierre, c'est toi qui mourra le plus 
rapidement, et puis ce sera moi, et puis toi Henri.  Les balles passaient toujours.

La nuit tombait. Deux d'entre eux s'taient tus tandis que le troisime, brlant de fivre, 
s'tait mis  leur exposer avec une extraordinaire clart une question de droit qu'il 
tudiait spcialement au moment o la guerre avait clat. Aucune plainte. L'un dit:  
Ce sera notre dernire nuit. Nous ne reverrons plus jamais la lumire.  Le combat avait 
cess. On entendait des voix qui venaient de Ja tranche allemande: une ide leur vint: 
les Belges avaient repris leurs positions sur la rive gauche de l'Yser, il ne fallait donc 
plus attendre de secours de leur part, si on appelait ies Boches? Alors ils unirent leurs 
voix et dans la nuit poussrent un grand appel. Ils en entendirent l'cho au loin, mais 
rien ne leur rpondit. Plusieurs fois ils lancrent cet ultime cri de dtresse. Ce fut en 
vain. Ils gisaient toujours dans la position qu'ils avaient prise en tombant, ils souffraient, 
auraient voulu bouger.

A la longue ils entendirent des pas, ils appelrent. C'taient des paysans, hommes et 
femmes, l'air hagard et stupide qui revenaient  leurs fermes, situes sur le champ de 
bataille; ils avaient fui pendant le combat et maintenant, se faufilant entre les lignes, 
anxieusement ils retournaient chez eux. Ils regardrent les blesss sans mot dire. Ils en 
avaient dj tant vu.  Eh bien! braves gens, vous allez nous emmener avec vous 
hein?   Non, dirent-ils, nous n'avons rien pour vous porter.    II y a une brouette 
l, prenez-en toujours un! Tenez ce petit l. Il va mourir! Ils secouaient la tte, buts. 
  Nous n'avons pas le temps. II faut que nous allions voir si notre ferme est brle!  
  Mais au moins revenez!    II est trop tard.   Allez prvenir nos troupes et 
dites leur que nous sommes trois ici.    II est trop tard!  Aucun des trois ne 
s'indignait devant le monstrueux enttement de ces malheureux rendus stupides par la 
peur.  Eh bien! partez... mais non, retournez-moi d'abord je souffre trop comme cela.  
Un des paysans s'approcha du bless, l'aida  se retourner. Les gmissements que lui 
arrachaient la douleur ne l'murent pas. Les trois blesss coutrent leurs pas se 
perdre dans la nuit. Puis l'un d'eux dit:  Pauvres gens! Ils n'en peuvent rien! 

Depuis dix-sept heures ils taient l. L'un des trois semblait bien prs de mourir... 
Encore une fois ils entendirent des pas. De nouveau ils appelrent. Cette fois c'taient 
des camarades qui, ne les ayant pas vu revenir, depuis longtemps les cherchaient. Avec 
mille prcautions ils les ramenrent dans nos lignes.

Ils souffraient atrocement, mais leur joie tait si grande qu'ils ne se plaignaient point. On 
les porta dans un poste de secours. Des hommes taient tendus sur le dallage de la 
petite ferme, des blesss sanglants, ramens du champ de bataille, d'autres dj 
panss. On entendait des plaintes, des gmissements, des rles. Au milieu des blesss 
deux morts gisaient. On n'avait pas encore eu le,temps de les vacuer. Des taches de 
sang maculaient le sol.

On les coucha, eux aussi,  terre, au milieu des autres. Et en voyant tout  coup autour 
d'eux ces soldats blesss  un malheureux mourait, secou de hoquets  ils se 
sentirent pour la premire fois pntrs d'horreur en songeant  la mort.

Leur tour vint, un mdecin se pencha vers eux. Ils taient transis, couverts de sang et 
de boue. Point d'eau pour laver leurs blessures. On leur fit cependant un pansement 
sommaire, puis, chargs sur un chariot automobile, ils furent conduits  l'arrire. 
Cahotant, la lourde machine partit. Le jour se levait. On voyait les sentinelles qu'on 
laissait derrire soi. Alors une impression de joie intense s'empara d'eux. Chaque heurt 
leur faisait passer dans le corps de cuisants lancements de douleur, mais au moins ils 
vivaient, ils taient sauvs peut-tre! Tout  coup, il leur sembla qu'ils revenaient  la vie 
que dj ils avaient quitte; ils pensrent au pass, aux tres qui leur taient chers et 
qu'ils reverraient, au bonheur qui les attendait encore dans l'avenir,  toutes les joies 
qu'ils avaient connues. Et des larmes coulrent de leurs yeux brls de fivre, sur leurs 
joues couvertes de boue.

Ils firent un voyage affreux, aprs l'auto ce fut le train. Pendant des heures ils restrent 
entasss dans des wagons avec des camarades blesss comme eux. A la terrible 
surexcitation nerveuse qui les avait soutenus jusqu'alors, suivit une profonde 
dpresssion et ils tombrent dans une demi-inconscience trs douce qui leur fit oublier 
leur mal.

L'preuve touche  sa fin. L'un des trois, les jambes brises, couch sur une civire  
roues, est men par les rues de Calais vers un hpital o, enfin, on le couchera dans un 
lit. Il est midi. Des fillettes emplissent les rues: c'est une cole qui vient d'ouvrir les 
portes  ses petites lves qui se prcipitent, joyeuses, en gayant tout  coup l'airde 
leurs belles voix neuves d'enfants. Le bless les regarde en souriant. Que la vie lui 
semble belle! Que tout ce qui l'entoure l'meut, le rjouit; une joie immense le remplit, 
trs douce, trs profonde.  Un bless! Un bless!  les enfants, subitement devenus 
soucieux, s'approchent curieusment et se penchent vers lui. Et ces petites figures 
jeunes, si pleines de vie, si touchantes dans leur curiosit lui font monter au cur une 
bouffe de joie; souriant il leur a dit bonjour. Mais dj elles s'cartent:  Oh! s'crie une 
petite blonde, d'un air dpit, il rit, il n'est pas trs bless!  et toutes dsappointes se 
dispersent, courant par la rue triste que leur prsence illumine comme d'un joyeux rayon 
de soleil.


Chapitre IV 

La Vie des hommes et des choses

I.  La Relve

Le soir approche. Au long de la route, entre les deux ranges de peupliers qui bruissent 
sous le vent agrandis par la brume, les troupes vont  la relve. Une pluie fine et 
pntrante, triste et monotone, tombe depuis le matin. La route est couverte d'une boue 
grasse et gluante. Masque par des paravents de branchages tresss entre les troncs 
des arbres, elle s'estompe dans le crpuscule et l'on voit les hauts troncs briss qui se 
dtachent sur le ciel.

Le long des fosss remplis d'eau stagnante, qui bordent les deux cts du chemin, de 
profonds entonnoirs ont t creuss par les  marmites . Un cimetire sur la gauche 
aligne des ranges rgulires de petites croix noires; quelques soldats dcorent les 
tombes, lisent les noms.

Des fermes en ruines sur la route et dans les champs, pans de murs calcins, crevs, 
blocs de maonnerie effondrs, carcasses de toits, poutres dresses au-dessus des 
dcombres. De loin en loin une maison intacte. A l'intrieur une lamponnette brle et 
dans la chambre propre o les cuivres sont aligns, jaunes et reluisants, une femme 
tricote et des mioches jouent. Prs de la ferme un paysan travaille dans un champ 
travers de rseaux de fils de fer barbels.

Le pays s'tend plat, coup en tous sens de hautes ranges d'arbres qui dessinent leur 
dentelle noire sur le gris dsesprant de l'air et du ciel. Des files de saules trapus aux 
ttes normes bordent les ruisseaux trop pleins dont les eaux pandues couvrent de 
larges flaques miroitantes les terres laboures et les prairies  l'abandon.

Les troupes vont  la relve. Par petits groupes, lentement, les soldats vont. Coiffs du 
casque kaki pos par-dessus un pais bonnet de laine, envelopps d'charpes qui leur 
couvrent la tte et la figure, la pipe aux dents, lourds et lents, ploys sous un fardeau 
trop grand, ils marchent pesamment dans la boue froide et liquide. Le sac gonfl de 
vivres et de vtements, et sur lequel s'entassent couverture, gamelle, bottines et kpi, 
leur met une norme bosse sur le dos; pour se garantir contre la pluie qui les alourdit et 
les glace, ils ont jet sur leurs paules par-dessus leur bagage leur tente abri sous 
laquelle se dessine le chargement qu'ils portent avec eux. Le fusil  la bretelle, la crosse 
en l'air, soulve la toile impermable et lui donne une forme imprvue. Et tous, tranant 
les pieds, appuys sur des cannes solides qu'ils se sont tailles dans des arbres, plies 
en avant sous leur trange bosse, ils s'en vont, stoques et boueux, la besace battant la 
cuisse, la gourde  la ceinture, et la bche et la baonnette, et la cartouchire trop 
remplie qui leur pend bas sur le ventre. Ils n'ont plus forme humaine tant s'entassent sur 
eux armes, outils, bagages.

Plusieurs, non contents de leur quipement, amnent  grand'peine des vivres, des 
marmites, des caisses pleines de bouteilles, de pain, de beurre, de confitures. Deux par 
deux, portant chacun sur une paule l'extrmit d'un gros bton noueux auquel pend et 
balotte le mnage qu'ils transportent, d'un pas gal et fatigu, sans mot dire, ils se 
tranent, las de la longue tape, dans la boue dont ils s'claboussent. Puis tout  coup, 
dposant leur fourbi, ils s'asseyent sur le bord de la route, adosss  un arbre et 
fument en chantant un air tranard. D'autres se reposent dboute fusil pos  terre 
sous le sac dont il supporte le poids. Des groupes avancent, prcds d'un accordon 
dont les sons tristes et plaintifs rappellent les ftes campagnardes, et quand l'air est 
connu, tous ensemble  tue-tte, ils en chantent le refrain, frappant du pied dans la 
boue et dans l'eau pour en rythmer la mlodie.

Parfois passe une auto lance  toute allure; des nappes de boue jaillissent sous les 
roues. Des cris d'indignation, des jurons s'lvent parmi ces hommes qui marchaient 
paisibles; ils fuient,, bondissant sur les cts de la route; des poings se tendent, des 
btons sont brandis; mais c'est une colre simule, de larges rires illuminent les faces 
et quand un jas est asperg, les autres s'esclaffent bruyamment, puis le calme 
renat,les groupes disloqus se reforment, les chants interrompus reprennent, et lente la 
chanson commence sur l'air de Marguerite s'achve:

Si tu veux ta libert, 
Petit Belge, petit Belge, 
Si tu veux ta libert, 
Petit Belge, il faut crever!

Et les silhouettes beiges, pittoresques et disgracieuses, disparaissent dans la nuit qui 
tombe.

Un carrefour. A droite une maison ruine forme le coin des routes. Un abri s'y adosse, 
un drapeau de la croix-rouge sur des sacs empils: c'est le poste de secours de la 
tranche toute proche. A droite et  gauche les ranges d'arbres courbes par le vent 
d'ouest dessinent dans le crpuscule la route de Pervyse  Dixmude. En face une 
immense tendue: cultures et prairies coupes de ruisseaux et de flaques. Au centre les 
ruines de Caeskerke, toutes noires.

Brusquement la plaine s'claire d'une lueur blanche et trop vive. Une fuse fuse, 
clatante, globe de feu qui jette tout  coup dans le ciel une immense clart blafarde. 
Pendant quelques secondes elle semble rester immobile, suspendue dans l'espace. 
Tous les dtails du paysage apparaissent, se dcoupant en noir sur le fond clair. Les 
arbres, les ruines se prcisent, mettant des silhouettes fantastiques au long de la route 
et dans la plaine. Caeskerke maintenant se dtache avec une trange nettet, ses 
contours ont la duret d'ombres chinoises... puis l'clat s'teint, l'obscurit, un moment 
interrompue, retombe plus opaque et plus dense.

Les hommes vont  la relve. Ils dbouchent l'un aprs l'autre sur la route de Dixmude. 
Les fuses qui s'lvent de minute en minute les font apparatre, puis disparatre pour 
reparatre bientt. Les chants se sont tus; leur marche est plus rapide; les officiers ont 
rassembl leurs hommes qui gagnent l'entre du boyau. Des balles sifflent de temps en 
temps, les brves dtonations partent suivies d'un bruit de dchirure, nervant et rapide 
qui nat, s'enfle et se perd. Parfois un petit clair dchire l'air, l-bas, au-dessus de la 
tranche qu'on ne voit pas, un clatement rageur et sec  rrram,  et le calme revient 
oppressant et morne.

Bientt une maison se distingue sur la gauche. La nuit  prsent est complte. La pluie 
fine tombe toujours, obsdante. Puis d'autres maisons dont on devine les formes 
ruines. La route est coupe par un mur gris, des sacs. C'est l'entre du boyau. Un  un 
les hommes passent, traversent la  barrire  et descendent dans la sape. Leurs 
bottes tranent maintenant sur un plancher de lattes surlev, des deux cts on touche 
les parois de la tranche de cheminement creuse dans la route et protge par de 
larges parapets; de distance en distance, il faut se baisser pour passer sous les 
traverses qui couvrent l'troit passage; aux tournants brusques on entend les jurons des 
hommes chargs et maladroits qui s'accrochent aux bords, se heurtent  la toiture du 
chemin fortifi. C'est un glissement, un ruissellement de chaussures d'un bout  l'autre 
du boyau o les soldats vont en silence.

Briss, casss et retombs en mouvements baroques, les arbres penchent au-dessus 
du passage des formes que la nuit rend vocatrices.

II.  Nuit

La tranche. Les fuses l'clairent par intermittence. Les hommes quips, arms, 
attendent la relve. Un mouvement se fait dans les boyaux troits: les voil. Les visages 
s'clairent, d'un coup d'paule on rajuste son sac, le moment du dpart a sonn. Par 
pelotons ceux qui viennent faire leurs quatre jours prennent le secteur qui leur est 
assign. Les officiers se serrent la main, murmurent leur nom quand ils ne se 
connaissent pas, et tandis que les troupes releves s'en vont pour regagner leurs 
cantonnements, les nouveaux arrivs occupent la tranche. Les sacs s'croulent des 
paules,les besaces s'ouvrent et dj les jas assis sur leur bagage, mangent  belles 
dents.

Les guetteurs placs, les abris se garnissent. A la lumire des fuses on-voit les 
hommes se glisser dans les tanires basses. Les fusils restent dehors, appuys au 
parapet, la baonnette plante dans les sacs supporte la cartouchire. Cinq, six, sept 
hommes se massent dans ces trous humides aux pais murs de sacs, aux toits forms 
de rails juxtaposs sur lesquels s'entasse la terre. Une petite ouverture, ferme par un 
lambeau d'toffe, sert de porte. Sur le sol froid des sacs sont tendus; parfois un peu de 
paille les remplit. Un feu de bois brle joyeusement dans un petit four fait de briques 
apportes d'une ruine voisine tandis que la colonne de fume bleue monte par le vieux 
saule creux, encastr dans le mur, qui sert de chemine. Parfois un meuble 
rudimentaire orne l'habitation; petite table dont les pieds sont scis  une longueur de 
vingt-cinq centimtres, caisse o s'empirent les vivres.

Joyeux d'tre arrivs les hommes s'tendent sur les sacs, enrouls dans leurs 
manteaux mouills, clairs par la lueur rouge des flammes du foyer et coutent, 
attentifs et srieux, un des leurs qui joue un air aim sur un accordon aux sons cioux 
et voils.

Il fait nuit, nuit noire. On ne voit pas  deux mtres devant soi; seules les fuses jettent 
leur aveuglant clat de temps en temps. Alors la tranche se rvle, labyrinthe gristre 
aux ruelles troites et tortueuses o se cachent les protonds abris; personne ne s'y voit; 
les fusils appuys de distance en distance rappellent cependant la prsence des 
troupes qui veillent. La haute range d'arbres qui longeait l'Yser ne dresse plus que 
quelques lamentables troncs, la plupart sont briss et dans un mouvement uniforme 
sont tombs en avant, la couronne en terre, et forment au-dessus de la ligne de 
dfense une srie de portiques tranges. Des maisons taient l: il n'en reste que des 
murs effondrs, lugubres, morts. Et ce spectacle qui surgit et s'efface, passant de la 
lumire blanche  la plus lourde obscurit a une grandeur triste et une atroce beaut.

Dans les abris les hommes dorment, confiants dans les guetteurs qui scrutent 
l'obscurit et dans les patrouilles qui couvrent la position. Les fuses jaillissent toujours. 
On les voit jusqu' plusieurs kilomtres de distance, et bien haut dans le ciel elles 
mettent le trac courbe du front de la mer  Ypres. Parfois des fuses moins 
puissantes, rouges ou vertes, dcrivent sans, bruit de gracieuses courbes dans l'air: ce 
sont les signaleurs qui correspondent. Dans les abris les hommes dorment, entasss. Il 
en est qui se sont fabriqu des lits de planches et de sacs. Une ronde passe. Des coups 
de fusils clatent, trouant le silence. Des taches de feu, grandes comme la main, 
dchirent l'obscurit: ce sont des balles explosives tires par les Boches. Quelques 
quipes travaillent sans bruit; debout sur les parapets,  trente mtres de l'ennemi, les 
hommes remuent la terre, se jetant  plat ventre  chaque fuse qui monte.

De longs sifflements d'obus semblent plus lugubres dans la nuit. De grands clairs 
indiquent l'endroit o ils tombent.

III.  On Ooublie la Guerre

Le jour est lev. La vie a repris dans la tranche. Aux mauvais endroits les hommes 
restent dans les abris ou sont assis tout contre les parapets. On les voit, dans leurs 
terriers, jouer aux cartes, faire des patiences. Beaucoup liment des bagues d'aluminium 
patiemment, d'autres en font la gravure. Ailleurs on chante; une flte, un occarina, un 
accordon accompagnent les voix; les pipes enfument l'atmosphre lourde o un 
brasero, un feu de bois, jettent une lumire vacillante. On songe aux cafs de villages. 
Un beau parleur, plus loin, fait de la stratgie, commente le journal qu'il lit  haute voix. 
Autour de lui des hommes sont assis, ils coutent gravement, parlent peu et fument. 
Parfois un gros rire, tout  coup les secoue, qui les fait jurer et se frapper les cuisses. Et 
savez-vous quels sont les journaux les plus lus? Vous ne le devineriez jamais. La 
Victoire, directeur Gustave Herv, l'ancienne Guerre Sociale. La farouche anti-militariste 
qui conseillait aux soldats de briser leurs fusils en cas de guerre, est devenue le journal 
favori de l'arme. Sa franchise plat aux soldats, et les  Peut-on le dire?  font le tour 
des rgiments. L'autre, moins srieux celui-ci, c'est la Vie Parisienne, le journal prohib 
en Belgique en temps de paix! Que voulez-vous, les illustrations n'en sont peut-tre pas 
bien remarquables toujours, mais elles apportent un petit je ne sais quoi de lger, de 
parfum, de grivois qui jure avec la vie rude et brutale des hommes au front, et qui par 
contraste leur plat. Que de petites femmes  la figure suprmement insignifiante, aux 
petits bras bien ross et bien ronds, aux paules de cire, perdues dans d'ternelles 
dentelles, toujours animes d'un geste identique: une jambe en l'air, un manteau qui 
s'entr'ouvre; que de petites femmes, aux couleurs fades de fondants, sentant la crme 
et la pommade, sont venues s'pingler dans de sombres abris aux murs de sacs, au 
plancher de terre battue. Eh bien! le croiriez-vous, ces apparitions un peu sottes, 
toujours les mmes, vous illuminent ces terriers humides et noirs, y apportent une odeur 
de boudoir de jolie femme, de coulisse de thtre, de chambre  coucher... et le pch 
n'est pas bien grand d'ailleurs, puisque des aumniers s'endorment sans rougir au 
milieu de ces vocations fminines.

Une image pieuse, un crucifix voisinent, dans de nombreux abris, avec les petites 
femmes venues de Paris... et dans la tranche au milieu d'un bouquet d'arbustes 
soigneusement repiqus, une Vierge prsente l'Enfant Jsus sous un baldaquin 
gothique derrire lequel pend un drapeau de procession. C'est une statue ramene des 
ruines de l'glise de Saint-Jacques-Cappelle, que les hommes ont place au milieu 
d'eux pour qu'elle leur porte bonheur. Statue de pltre, triste production de l'cole Saint-
Luc, aux couleurs tendres et banales, au geste maladroit et sans vie. Mais le milieu 
potise les choses et la Vierge  bleu ple et blanc  sous son baldaquin raide, 
sentant l'conomie, jette une note d'une motion profonde, mouvante et quelque peu 
tragique dans le boyau dont elle orne le parapet.

Mais revenons-en  notre tranche aprs ce trop long hors-d'uvre. Elle semble,  
certains endroits, un vrai chemin de parc. Nous voici dans le secteur de tout repos. Des 
officiers causenfentre eux, circulent. Des soldats flnent ou travaillent. Les Boches sont 
loin: quelques centaines de mtres. Tout le monde est dehors. Il fait un temps superbe 
et clair, on se promne; des hommes nus jusqu' la ceinture se lavent, tirant de l'eau de 
puits de maisons abattues. Un cycliste roule sur la passerelle apportant le courrier des 
officiers et des provisions de bouche. Des chiens, des chats suivent leurs matres ou, 
assis devant un abri, regardent le mouvement de la tranche..

Des cantines sont amnages. De confortables cuisines se sont installes dans des 
abris o l'on peut se tenir debout! Un pole trouv dans une ferme abandonne, un 
vier creus dans le sol, au-dessus duquel se suspend un lit fait de poutres et de 
sangles, une caisse, une partie de meuble servant d'armoire  provision: c'est vraiment 
le grand confort! Sur une tagre des botes en fer-blanc, du sel, des pices,un pot de 
pickels; toute une range de petites casseroles en aluminium, des cruches, des pots 
d'tain, des assiettes et des verres. Un cuisinier en manches de chemise active son feu 
o se prpare une excellente cuisine.

Plus loin, l'abri d'un major, vritable palais  toutes proportions gardes bien entendu. 
 Une vrandah couverte, un plancher, un banc de jardin profond et confortable. De 
chaque ct une porte s'ouvre sur une chambre souterraine, luxueusement meuble: un 
lit de camp, une chaise, une table, un tlphone;  terre quelques sacs formant tapis, 
aux murs quelques petites femmes dcoupes dans la Vie Parisienne. Une sentinelle 
monte la garde. Un soldat vend des journaux. On s'imagine  l'arrire que les nouvelles 
manquent au front. Que non! Voici le marchand qui passe: Le XXe sicle! 
l'Indpendance Belge!, 'Het Vaderland. Il s'arrte devant les abris, les parties de cartes 
s'interrompent, on sort acheter les journaux.

Des observateurs d'artillerie se promnent, attendant qu'on tire pour prendre leur poste 
 la lunette. On rencontre des amis. Des groupes se forment. Des officiers font des 
prsentations, on se raconte les nouvelles du jour, on parle de Mme Une Telle et de Mme 
Une Telle... et nul ne s'inquite des balles qui passent au-dessus des parapets.

Devant les abris, des chssis de photographie sont exposs au soleil.

Dans un blockhaus de mitrailleuse quatre soldats causent, l'un d'eux lit  haute voix, 
s'interrompant par moments pour rire de bon cur ou pour discuter avec ses 
camarades qui grillent des cigarettes en l'coutant. Ce sont quatre volontaires de 
guerre, quatre tudiants. Ils lisent Rabelais. C'est leur livre de chevet, leur insparable 
ami; il les console, il les amuse, il les fortifie; il les accompagne  la tranche, comme 
eux il est macul de boue, et lorsqu'on le prend il s'ouvre de lui-mme  la page la plus 
souvent relue:  Comment le frre Jean des Entomeures... 

Et que faire  la tranche sinon lire et causer? Des livres il n'en manque point, on 
obtient ceux que l'on veut en s'adressant  une des plus belles uvres fondes pour 
soutenir l'arme, l'oeuvre du  Livre du Soldat . Grce  elle des ouvriers s'appliquent 
 l'tude d'un ouvrage concernant leur mtier, des tudiants munis de manuels d'cole 
primaire apprennent  lire  de pauvres illettrs,, des Flamands apprennent le franais 
et des Wallons se mettent courageusement  la tche pour pouvoir arriver  parler avec 
leurs camarades des Flandres. J'avais fait la connaissance d'un menuisier de Lige, il 
avait fait toute la campagne et maintenant la guerre l'ennuyait: elle devenait trop 
monotone. Alors pour passer son temps il tudiait l'anglais, s'appliquant de son mieux. 
Un de ses camarades avait voulu l'en dissuader:  A quoi; bon tant de peine, lui disait-il, 
tu seras peut-tre tu quand mme et alors tu auras perdu ton temps: avec ton english. 
   Pour sr, rpondait-il, mais s'il arrive que je ne sois pas tu, je connatrai l'english 
pas vrai? et aprs la guerre je serai plus malin qu'avant , et il se replongeait dans sa 
grammaire.

Guerre trange o, dans la tranche,  ct d'un, fusil charg, en face d'un ennemi tout 
proche, on se replonge dans les proccupations du temps de paix, on songe  
entretenir,  perfectionner ses connaissances. Un cuisinier bloque un livre de recettes, 
un tailleur tudie la coupe des vtements pour dames, deux tudiants commentent les 
livres de Maeterlinck et de Barrs sur la Mort, tandis qu'un ingnieur approfondit l'art de 
construire des chemines d'usine et qu'un artiste feuillette la grammaire du dessin de 
Blanc... et les balles sifflent, c'est la guerre, mais bon Dieu! on l'oublie.



Le printemps s'annonce. Il est en avance, mais nul ne s'en plaint. Des arbres dj 
bourgeonnent. Il faut songer  faire la toilette de la tranche. On remue la boue puante, 
on en fait des parterres; des soldats, avec soin, les entourent d'arceaux faits de 
branches de saules; des jardiniers piquent des fleurs; saint-Jean, soucis, marguerites. 
Des petits arbustes dj tout verdissants sont plants. Un jardin se cre au long del 
passerelle.

L'hiver a dfonc le sol, on le remet en tat. Partout les hommes, chausss d'normes 
bottes d'egoutiers, replacent de nouveaux planchers qu'on surlve lgrement; les 
petits boyaux transversaux sont pavs de briques.

A l'heure du dner un mouvement considrable se fait. Leur gamelle  la main, les 
soldats courent, se bousculent, vers les cuisines, vers les grands bidons gris sur 
lesquels se lit l'inscription:  Gift of the Belgian Soldiers Committee.  Des cris, des 
bruits de bottes sur les planches. Devant les cuisines la foule grouille, des hommes 
glissent, enfoncent dans la boue, dans les flaques d'eau. Par sa petite fentre le 
cuisinier saisit une  une les gamelles dans lesquelles il verse une grande louche de 
soupe bouillante, puis  mme la main il tend  chaque client un morceau de bouilli.

Pendant un gros quart d'heure c'est un continuel va-et-vient de ceux qui se prcipitent 
vers les cuisines et de ceux qui en viennent dfendant leur gamelle qui leur brle les 
doigts, contre les bousculades. Ceux qui sont servis s'installent dans les abris, dans les 
boyaux; on sort toutes les provisions apportes  grand'peine du cantonnement, beurre, 
graisse, confitures; de larges tranches de pain se trempent dans le bouillon, et  belles 
dents,  on bouffe . Puis comme la portion ne suffit pas  ft-elle double ou triple elle 
ne suffirait pas encore, par principe  on allume des feux de bois pour chauffer le plata 
dont on enduit son pain. Des groupes joyeux, bruyants, se sont forms. L'heure du  
boulot  est toujours une heure de plaisir. Quelques blagueurs excitent de subites 
hilarits en annonant des menus fantaisistes: cervelles frites de Boches, boyaux de 
Prussien. Les chiens et les chats se sont approchs des soldats qui partagent leur dner 
avec eux. Le calme rtabli, les cuisiniers des officiers passent, portant le dner de ces 
messieurs. Compote de pommes, beefsteack, salade, saucisson; on s'tonne! pourquoi? 
mettez le Belge en plein dsert, il mangera toujours  sa faim et parviendra  se faire 
une cuisine trs apprciable. Voyez les soldats, leur repas termin, ils prparent dj le 
repas suivant; ils arrachent les pommes de terre qui croissent sur les abris pour les frire 
dans la graisse, ou les sauter sous la cendre, ils se font de belles crpes dores qui 
sentent bon le beurre et la farine.

IV. La Chasse aux Rats

Dans la prairie coupe de flaques, qui s'tend derrire la tranche, une vingtaine 
d'hommes, avec des cris de joie, arms de gros btons, font la chasse aux rats. Ils 
courent par les boyaux, se glissent dans les abris,  la recherche des btes dtestes 
qui filent entre les sacs. Traqu, un norme rat franchit les obstacles, quitte la tranche 
et s'lance rsolument dans une mare. Mais, acharns  sa poursuite, plusieurs soldats 
brandissant leurs gourdins, entrent dans l'eau  leur tour, pendant que d'autres font 
pleuvoir une grle de mottes de terre, de briques et de dbris divers autour du rat qui 
fuit. Dj plusieurs petits cadavres gisent aligns sur un parapet ou pendent par la 
queue  une corde tendue. La chasse continue, bruyante et fructueuse, tandis que, 
inlassablement, les balles sifflent au-dessus des chasseurs et que, de temps en temps, 
les shrapnells arborent avec fracas leurs noires volutes de fume.

Rien ne peut les distraire de leur chasse. Ils s'y donnent avec passion et poursuivent 
leur gibier avec une haine implacable. C'est qu'il est un dangereux et vilain ennemi. Il 
pullule, attir par les dchets de vivres qui s'accumulent chaque jour. Partout il se 
faufile, rongeant les sacs, dvorant le carton bitum qui garantit les abris contre 
l'humidit, grignotant les provisions. La nuit il rveille les hommes en leur courant sur les 
mains, sur la figure; il mange les provisions si laborieusement amenes aux tranches, 
fait des trous dans les capotes et rpand une terrible vermine. Tout le monde s'acharne 
 le dtruire et plusieurs fois le rat maudit a dj eu l'honneur de paratre  l'ordre du 
jour.  On demande un moyen efficace de destruction du rat. 

De .nombreux soldats amnent avec eux de prcieux allis contre leur indracinable 
ennemi: des chats, des chiens trouvs dans les ruines des maisons o ils vivaient; des 
chats surtout qui ne prtendaient pas quitter leurs anciennes demeures dtruites. Ils 
nichent maintenant dans les abris, habitus aux dtonations, et tiennent compagnie aux 
hommes dont ils partagent la couche et les repas.

Partout des trappes faites de briques, de fils de fer, mcanismes primitifs et ingnieux, 
tendent des. piges dans lesquels tombe parfois un rat, nouveau venu sans doute dans 
la tranche; car le rat du front est devenu d'une effronterie, d'une hardiesse incroyables. 
Il trotte sur les parapets, longe les boyaux, et ne se dcide  fuir que quand il se sent 
attaqu.

Parfois de grandes battues s'organisent et des hcatombes se font.

Ailleurs des soldats creusant le sol de leur petite pelle, cherchent des ttes d'obus. 
D'autres dcorent une tombe.

V.  On Bombarde

Tout  coup une rafale d'obus s'abat sur la tranche. Des shrapnells clatent  
quelques mtres de hauteur, des gros noirs s'enfoncent dans le sol qu'ils labourent et 
rejettent en gerbes. Les hommes aussitt se sont rus vers leurs abris et, comme des 
lapins entrant dans leurs terriers, on les voit s'y faufiler l'un aprs l'autre en rampant. 
Les veilleurs restent  leur poste, rsigns, regardant tomber les marmites. Elles 
s'acharnent sur un petit espace: l'une fait crever la passerelle dont elle lance les dbris 
bien haut dans l'air au milieu de terre, de briques, de boue; un autre emporte le parapet 
qui se dchire dans le bruit de l'explosion; en voil une qui vient de dresser son 
panache noir sur un abri qu'elle a ananti sous elle; tombant derrire la tranche, il en 
est qui lvent des trombes d'eau et de boue puante qui retombent en s'talant. Parfois 
une tte passe par l'ouverture qui sert de porte  un abri, se tourne de droite et de 
gauche, cherchant o tombent les obus, puis dans un juron disparat.

La position devient intenable. Les hommes reoivent l'ordre d'vacuer la tranche pour 
occuper leurs positions de repli. Sous le feu, ils courent par les boyaux jusqu'aux abris 
qui leur sont prpars  l'arrire. Les Boches ont prvu la retraite et excutent des tirs 
de barrage entravers du boyau pour en fermer l'accs. Mais ils ignorent que de 
nouveaux travaux ont t levs peu avant, ettandis qu'ils s'acharnent sur l'ancien 
chemin de colonne, les  jas ,avec des cris de joie, s'enfoncent dans la nouvelle 
tranche de cheminement; ils se bousculent, rient, jurent, s'interpellent; que les 
Allemands en s'imaginant les bombarder dpensent leurs munitions sur des sacs  
terre, cela les amuse normment et, en chappant aux projectiles de l'ennemi, ils lui 
font, trouvent-ils, une excellente plaisanterie qui les met de belle humeur.

L'artillerie prcipite toujours sa tumultueuse avalanche sur la tranche o ne demeurent 
que les quelques hommes indispensables, afin d'opposer une premire rsistance en 
cas d'attaque. Mais tous les fusils sont rests le long des parapets! Il faut  tout prix les 
ramener en arrire. Renvoyer les hommes les chercher, c'est veiller l'attention de 
l'ennemi et risquer d'en faire tuer plusieurs en les obligeant  traverser la zone arrose. 
Alors le commandant, tout jeune homme, un carabinier, petit,  la physionomie 
intelligente, ouverte, nergique, va, bravant la mort, jusqu' la premire ligne 
bombarde et l, au milieu des obus qui hurlent en le cherchant, il prend les fusils pour 
les rapporter  ses hommes. Trente fois il recommence son prilleux voyage et le 
sauvetage des armes termin, simplement, sans songer qu'il vient d'agir en hros, il 
s'appuie au parapet de la position qu'occupe sa compagnie,  l'abri du danger, et 
regarde tomber les marmites hrissant la tranche de trombes qui se dressent et 
s'abattent et renaissent plus loin en unissant leurs formidables voix mugissantes, dans 
un roulement de tonnerre.

VI.  l'Obusier

Une petite route court par les champs parsems de fermes en ruines, de ruisseaux qui 
dbordent, noyant des ranges de saules; c'est l'ternel paysage. Parfois une ferme 
entire, des paysans font les foins. Le long d'une haie quelques sacs. C'est l'abri d'un 
mortier de 120. Le gros canon court et disgracieux, disproportionn, semble-t-il, avec la 
grandeur et la puissance des roues qui le supportent lve haut sa gueule couverte d'une 
coiffe qui la muselle. Il est l, seul dans une prairie. La vue s'arrte partout contre des 
rideaux d'arbres... c'est le front. Trois hommes, trois tudiants, volontaires, sont les 
gardiens de la grosse pice. Voil des mois qu'ils vivent avec elle, sans jamais quitter 
leur prairie, sans que jamais leur regard dpasse les arbres qui les entourent. Jamais ils 
n'ont vu une tranche de premire ligne, ils ne connaissent de la guerre que leur pice. 
Ils dorment sur un lit de sangles dans un abri, parfois boueux; se lavent tous les matins, 
penchs sur le ruisseau tout proche qui reflte dans ses eaux calmes un pan de mur 
dtruit o dj croissent des plantes, quelques saules, de hautes herbes et un ciel 
changeant. Ils en connaissent les moindres dtails de ce petit paysage qu'ils viennent 
contempler tous les jours avant de le faire disparatre en agitant l'eau dormante. Ils ont 
un grand amour pour ce coin de pays o ils se sont enracins et qui cependant  la 
longue les obsde. Tout le jour ils s'y promnent; ils mangent en le regardant, 
connaissent les entonnoirs qui le creusent, les arbres qui y poussent. Ils n'ont qu'une 
distraction, le courrier. Ils guettent le facteur qui va venir leur apporter un journal et des 
lettres etJeur permettre de penser  autre chose qu' leur pice et  leur prairie, 
pendant quelques instants. Et le courrier parcouru ils somnolent ou lisent, attendant la 
sonnerie du tlphone. 

Tous les jours elle les appelle; alors ils descendent par une galerie vers les magasins 
souterrains o se cachent les obus; il y fait une obscurit  couper au couteau, on 
craque une allumette, un trange spectacle apparat: dresss l'un contre l'autre quatre 
cents projectiles de gros calibre se pressent dans cette cave, tels d'normes bouteilles 
qui seraient poses debout dans un cellier. Pniblement on monte un des  gros noirs  
 la surface, puis la coiffe du canon est enleve, le projectile introduit dans la culasse et 
une seconde aprs le canon pousse un hurlement formidable, un rapide clair jaillit,un 
peu de fume blanche violemment souffle flotte et se perd dans le vent, tandis qu'un 
sifflement dchirant d'abord s'attnue pour se perdre bientt. Cinq, six fois la pice 
pousse ses grands cris de haine puis se tait, calme. Pendant des jours, pendant des 
semaines, c'est la mme vie, sans motions. Car on ne s'meut plus des projectiles 
que, presque tous les jours, l'ennemi envoie  la recherche du 120. Ils ont creus la 
prairie de grands cratres pleins d'eau, et leurs ttes, retrouves dans les trous, 
s'alignent dans l'abri des artilleurs dont ils sont les seuls bibelots.

Parfois le pays tremble d'un grondement continu. Une fivre rgne; toutes les batteries 
donnent de part et d'autre et partout le sol se hrisse de panaches noirs. Alors le 
mortier sort de sa torpeur et hurle, hurle, menaant, crachant ses projectiles. Autour de 
lui la terre jaillit et crie sous les coups de l'ennemi, mais qu'importe, la gueule dresse, 
fumante, il pousse son formidable cri de guerre qui va rconforter les hommes, l-bas 
dans nos tranches.

Hlas! il est de ces puissantes voix qui se sont teintes dans une tempte d'explosions 
et les prairies portent encore les traces des drames affreux dans lesquels les servants 
sont morts avec leurs, pices.

VII. - La Neige

Une neige abondante tombe depuis plusieurs jours. Les routes s'en sont couvertes 
d'une paisse couche qui estompe les sons. Des cavaliers passent sans bruit, des 
chariots que l'on n'entend pas.Le pays a pris une teinte uniformment blanche,  peine 
les arbres mettent-ils dans le paysage des lignes d'un gris cendr,le rouge des tuiles 
perce-t-il par endroits l'pais duvet qui le recouvre. Une longue passerelle droite 
traverse l'inondation, ligne blanche qui surgit des eaux figes sous une pellicule de 
glace.

Derrire nous, un village en ruines surmont de deux tranges aiguilles de briques, 
restes d'une tour qui ne se maintiennent debout que par un prodige d'quilibre. C'est 
Reninghe. En face, un autre village dont on n'aperoit que quelques maisons 
amoches  entoures d'arbres dchiquets: Noord-Schoote. Tout cela se dessine 
avec imprcision dans l'atmosphre ouate et paisse qui noie les formes.

Nous voil arrivs au village. Il fait partie de notre premire ligne de tranches. Son 
aspect est triste et troublant. Une grande place s'entoure de petites maisons basses, 
presque toutes touches par les obus. Le squelette de l'glise s'effrite au milieu du 
cimetire. Tout ici est mort.

Et je songe  l'arrive des troupes au dbut de la bataille de l'Yser. C'est la nuit. On a 
prvenu le bourgmestre qu'un rgiment cantonnera ce jour-l dans son village. Il pleut 
depuis le matin, les soldats ont faim et froid. Toute la population veille, dans toutes les 
maisons les feux se sont allums, les fentres des habitations sont claires, on fait du 
caf, on coupe de larges tranches de pain pour les soldats qui vont venir. En pleine nuit, 
ils arrivent... on les attend! Joyeux de l'accueil qui leur est fait ils se dispersent dans les 
maisons chez les bonnes gens qui leur prodiguent les vivres simples qu'ils possdent... 
Aujourd'hui la guerre a tu le beau village hospitalier et ses habitants gnreux qui 
donnaient sans compter aux troupes qui passaient, s'en sont alls, chasss loin de chez 
eux, sans ressources et sans espoir! ...

Pas un soldat ne se montre. Pas la moindre trace de vie. On se retourne: un grande 
route droite s'enfonce dans l'inondation et se termine contre les ruines de l'glise de 
Reninghe. Au-dessus de nous les obus passent, haut dans l'air: des batteries se 
cherchent. L'impression de ce village ananti, mort sous la neige qui lui donne une 
poise poignante, est pnible et affreuse. Sur les faades de certaines maisons des 
balles ont marqu leurs traces. La place est sous le feu de l'ennemi qui, lorsqu'il y voit 
du passage, la balaye  la mitrailleuse. Des enseignes de cabarets, une brasserie; des 
portes ouvertes, toutes les fentres brises, des toits dessinant le quadrilage de leurs 
chevrons lourds de neige.

Nous montons prudemment dans une maisoa dont le mur effondr s'ouvre vers les 
lignes boches. En rampant nous arrivons au premier tage d'o,, couchs  plat ventre, 
nous voyons les positions del'ennemi,dont les grosabris btonns seprofilent en face de 
nous. A l'avant-plan nos tranches blanches au lieu d'tre grises.Des soldats circulent, 
se dcoupant sur la neige. Des shrapnells clatent  une quarantaine de mtres devant 
nous et leurs volutes noires semblent plus mauvaises sur le fond uniformment blanc du 
paysage. Sur les murs dtruits des restes de moulures Louis XV aux tons vers et ross 
trs doux jurent avec le spectacle de guerre qui s'offre  nous. Un soldat nous a 
prcds dans la chambre o nous venons de nous glisser. Il attend l'occasion de 
prendre des clichs d'explosion de shrapnells. Nul ne se soucie d'ailleurs des 
projectiles, leur sifflement les annonce, on les devine trop courts. Parfois le cri qu'ils 
poussent en nous arrivant devient dchirant, nous avons l'impression qu'ils viennent 
droit sur nous, alors nous nous faisons tout petits jusqu'au moment de 
l'clatement.Quelques ballettes viennent s'enfoncer dans les tas de crasses sur 
lesquels nous sommes couchs.

 Cette fois a y est!  c'est notre camarade qui, ayant russi  photographier de tout 
prs le panache d'un shrapnell, retourne  sa tranche.

Depuis un instant un chat, sorti on ne sait d'o, est l qui nous regarde. C'est un ami 
des soldats. Il nous a vu entrer dans son domaine et vient faire notre connaissance, 
s'installe auprs de nous en ronronnant, insouciant du danger.

Sur la droite des dtonations retentissent.On se bat  coup de bombes  Steenstraat. Et 
de loin l'cho arrive des explosions de ces terribles projectiles qui s'abattent sur les 
tranches, gros cylindres que l'on voit monter bien haut en tournoyant sur eux-mmes 
avant de venir dchirer le sol de plaies profondes dans le formidable fracas de leur 
dflagration grasse et prolonge.

VIII. Printemps

La neige a marqu les derniers jours d'hiver. Dj le printemps renat. Les arbres 
fruitiers fleurissent et dans les vergers des termes ruines, une vapeur de fleurs 
blanches illumine les pans de murs renverss, les anime d'une vie nouvelle. Partout de 
grandes fleurs jaunes croissent,envahissant champs, prairies et jardins. Elles couvrent 
le pays d'une grande nappe d'or. Les boyaux eux-mmes s'habillent d'un vtement de 
fleurs et d'herbes qui grandissent au milieu des sacs. C'est une joie immense, une fte 
pour les yeux, que ces fleurs fraches, clatantes: vert tendre des feuillages nouveaux, 
or des fleurs sauvages, qui se substituent au gris obsdant et lugubre des mois d'hiver.

Mais bientt les grandes fleurs jaunes se faneront et les coquelicots rutilants couvriront 
le pays d'immenses traces rouges.

La guerre a pris un autre aspect. La boue a sch sur les routes, la nature revit et se 
pare. Le soir le ciel apparat pur et rempli d'toiles... et la guerre que se font les 
hommes semble tout  coup bien peu de chose en comparaison de la vie exubrante et 
large del nature tout entire... et pourtant, l-bas, aux premires lignes, la joie du 
renouveau ne s'est point montre. Les arbres n'ont point reverdi, les fleurs n'ont point 
pouss et la couleur grise persiste, obstinment. L'eau sale qui s'est rpandue sur le 
pays le strilise et le tue lentement. La nature, elle-mme, semble-t-il, participe  la lutte 
obstine et tragique.


Chapitre V

Impressions

I.  Routes Encombres

Notre auto avance difficilement sur la route d'Ypres, compltement engorge de 
colonnes de transport: deux divisions changent de secteur. D'interminables files de 
fourgons, d'autos, de voitures d'ambulance, de charrettes de toutes formes, les unes 
couvertes de bches, les autres charges de monceaux de bagages, vieilles  
vigilandes  de village peintes en gris, voiturettes  deux roues, autos de luxe et autos 
de transport, tout cela dfile, dfile; des cyclistes, le mousqueton sur le dos, se faufilent 
entre les colonnes qui se croisent, des cavaliers casqus, le cheval charg du bissac, 
des saccoches, de couvertures, parfois une petite valise pendant  l'aron, parviennent 
 trouver la place dfaire un temps de galop; des motocyclettes ronflent, impatientes. 
Les colonnes de munitions d'infanterie passent, leurs caissons gris bleu tirs chacun par 
six forts chevaux; puis l'artillerie, les chelons de ravitaillement aux caissons peints en 
vert, les mortiers courts et trapus, les canons-revolver des batteries contre avions. Il faut 
attendre le mometnt propice pour se faufiler dans ces flots qui se croisent, formant  
tous les carrefours d'inextricables encombrements, des remous de chevaux, d'hommes, 
de fourgons. Il pleut. Le spectacle en est encore plus pittoresque. Conducteurs et 
cavaliers ont relev leurs collets qui se dressent haut dans la nuque, rejoignant le 
casque; les fantassins, perdus dans le charroi, se couvrent de paquets de boue et vont, 
indiffrents, sous leurs tentes-abris qui leur servent d'impermables. Sur le bord des 
chemins les travailleurs, appuys sur leurs bches, regardent, les yeux vagues, le kpi 
dgouttant d'eau, la boue qui gicle sous les roues et asperge les hommes.

La route droite, aussi loin qu'on peut la suivre, grouille et murmure de l'animation 
intense qui la couvre. Hisse hors de l'inondation qui l'enserre des deux cts, elle 
dessine son ruban noir au milieu du miroir immense qui submerge les champs; des 
fermes, des moulins mergent sur de petites leves de terre, d'autres plongent dans 
l'eau.

Jusqu' Loo les routes regorgent de troupes. Malgr les bombardements qui 
s'acharnrent sur elle, Loo n'a pas voulu mourir. Des maisons dtruites s'intercalent 
dans les ranges d'habitations intactes, cossues. Les habitants n'ont pas quitt leurs 
demeures, ils vivent parmi les soldats, habitus aux obus. Dans les rues, des toits 
s'inclinent, suspendus au-dessus de faades boules, des portes restent accroches 
dans le vide, balanant dans le vent; des chemines en carreaux de vieux Delft 
subsistent, encastres dans des murs crevs. Dans un rez-de-chausse pargn s'est 
installe une boutique bien propre, une apptissante charcuterie o une jeune femme 
trne derrire un comptoir sur lequel s'entassent les vivres.

Sur la place, l'htel de ville dresse sa tour dcapite, billant de toutes ses fentres 
brises. L'glise est une ruine trange, la vote effondre l'a remplie de dbris, mais les 
colonnes se hissent encore au-dessus des dcombres, alignant leurs ogives. Aux 
murailles, des cadres vides pendent lamentablement, des dbris d'autels mettent des 
petits anges de bois sculpts bien haut dans les ruines. Des corbeaux pargns dans la 
destruction de l'difice alignent au-dessus des arcs leurs faces grimaantes. Des bois, 
des poutres de chne, des dbris de sculptures s'amoncellent sur le sol. Autour de 
l'glise, les entonnoirs creusent le cimetire, effroyablement labour: seules, les tombes 
militaires groupes, et qui s'ornent de couronnes, de rieurs, de rubans tricolores mettant 
une note de couleur dans le gris doux des ruines, restent intactes, pargnes.

L'ne animation confuse rgne. Des fantassins masss sur la place, autour de leurs 
faisceaux, font halte. Des cyclistes pdalent, se balanant de droite  gauche, penchs 
en avant sur les guidons, avanant pniblement au milieu des files de caissons, de 
voitures aux inscriptions diverses: C.A.M.I.  C. A. M. A.  R. A. L.  C. A. V.  
indiquant de faon sibylline  quel corps elles appartiennent. Des hommes circulent, 
affairs; un soldat du gnie, de corve, passe, portant un seau, mais un officier d'tat-
major le rencontre, et des poignes de main s'changent: Alors vous venez lundi? 
Nous jouerons un quatuor!  et chacun retourne  ses affaires: c'est un chef d'orchestre 
del monnaie, volontaire et simple soldat.

Des batteries, dans un bruit de ferraille, dansent sur les pavs. Le son des trompettes 
clate par moments. Les cornes des autos poussent leurs cris stupides. Les gendarmes 
chargs du seryice d'ordre de la place ne savent plus o donner de la tte.

Au pont l'encombrement est inextricable. De chaque ct du canal, des files d'autos 
attendent que vienne leur tour de s'engager sur l'troit tablier; patinant dans la boue 
profonde, elles hurlent en dmarrant. Des conducteurs de camions crient,s'impatientent, 
jurent. Des soldats se glissent entre les roues, des chevaux ruent, excits par le bruit et 
le mouvement; et la foule coule, coule toujours, sans arrt, depuis le matin et coulera 
ainsi jusque tard dans la nuit.

Et ce grouillement, cette vie intense dans une ville o des maisons effondres jalonnent 
les rues, o des magasins, des cafs sont installs dans des rez-de-chausse de 
demeures plus qu' moiti dtruites, sont une vocation curieuse et puissante de la 
guerre, de ce coude  coude continuel de la vie et de la mort qui se pntrent, se 
mlangent, s'enchevtrent au point de ne plus pouvoir se sparer.

II.  Le Charroi Poilu

Rien n'est amusant comme le charroi militaire. Il comprend deux parties bien distinctes, 
l'une faite des convois automobiles, superbes machines, toutes semblables, qui se 
tranent lentement sur les routes en files serres, petits fourgons destins  des 
transports plus rapides qui bondissent sur les pavs en prcipitant autour d'eux des flots 
de boue. L'autre partie, la plus typique, est celle que les soldats ont baptis du nom de 
 charroi poilu . Il est absolument impossible de se faire une ide de ce qu'est ce  
charroi poilu . Il faut l'avoir vu sur les routes, brimquebaler dans le dsordre le plus fou.

Tout le monde connat l'expression familire aux soldats  tirer son plan . Tirer son 
plan, c'est pour nos poilus la plus prcieuse, la plus mritante des qualits: celle qui fait 
le bon soldat. C'est surtout en voyant dfiler les charrois rgi-mentaires que l'on se rend 
compte des trsors d'ingniosits dont fait preuve le  jas  livr  lui-mme. Une 
charrette est vite trouve, transforme au gr des besoins; de vieilles roues de vlo, 
quelques planches, et voil la meilleure des voitures fabrique; de grands chiens de 
laitiers seront attels dans les brancards; soldats et bagages s'y entasseront bientt au 
milieu de cris de plaisir et de joyeux jurons. Ne croyez pas qu'il n'y ait que les soldats 
pour  tirer leur plan ,leurs chefs ne le leur cdent en rien dans ce domaine; qui n'a vu 
ces officiers d'infanterie promener dans les cantonnements une voiture de leur 
fabrication compose d'une caisse monte sur deux roues d'auto et garnie de 
banquettes couvertes de moelleux coussins faits de paille et de vieux chiffons? Et 
n'avons-nous point rencontr sur les routes tel mdecin militaire, confortablement 
install au milieu d'un amas de paquets dans un vieux fiacre bruxellois qui avait chang 
sa couleur noire et jaune contre un gris perle o se dtachaient d'immenses croix 
rouges sur fond blanc, et sur le toit duquel, au-dessus de caisses, de meubles, table et 
chaises lies en pyramide, une cage d'oiseau se hissait? Sur le sige un jas s'affalait 
conduisant une vieille haridelle dont la peau se soulevait  chaque pas en bosses qu'y 
marquaient les os; et prs de lui, install sur une couverture, un petit chien, indiffrent, 
regardait patauger les soldats qui passaient, marchant dans la boue.

Les chargements empils sur les chariots qui suivent les compagnies sont 
indescriptibles. On se demande,  premire vue, ce que contiennent ces monceaux 
informes. Ce sont toutes les richesses amasses par les hommes depuis les longs mois 
de campagne passs sur l'Yser. Chacun a fini par se faire un petit mnage qu'il 
transporte avec lui. Meubles rudimentaires, casseroles trouves dans les ruines, poles 
enlevs aux fermes abandonnes, mangeoires pour les chevaux, caisses pleines de 
menus objets les plus disparates, planches, cordes, ferailles. Carrioles  deux roues, 
grands chariots de paysans, tombereaux  trois roues caractristiques au pays se 
succdent et se dpassent derrire les troupes en marche, chargs de cet 
extraordinaire bagage.

Mais sur la route, longue et franais. droite, une colonne vient, diffrente de celles que 
nous avons l'habitude de rencontrer. Les petites voitures lgres se suivent, tires par 
deux ou trois chevaux, dont l'un porte parfois sur le harnachement la corne provenale. 
Peintes en bleu horizon, sous des bches de mme couleur, ce sont les convois 
franais, dissemblables d'aspect des ntres. Les conducteurs engoncs dans leurs 
peaux de moutons, vtus de bleu, portent presque tous une barbe noire, parfois 
grisonnante. Des cavaliers galopent le long de la colonne d'o des cris partent, 
prononcs avec un accent lger jurant avec la langue lourde des Belges qui saluent 
leurs allis.

Une colonne d'infanterie en marche tend au long de la route ses rangs beiges, les 
officiers en serre-file se dtachent de la masse qui chemine lentement. Des cuisines 
roulantes suivent les compagnies, un filet de fume monte et trace dans l'air un sillage 
derrire la chemine branlante. Un fumet de soupe gay l'atmosphre au passage de 
l'trange vhicule. Les cuisiniers suivent la charrette o cuit le repas que les hommes 
prendront tantt et, tout en marchant, soulvent parfois le grand couvercle de la 
marmite au-dessus de laquelle s'lve aussitt une paisse vapeur blanchtre.

III.  Clair de Lune  Nieucappelle

Le soir tombe, dans le village de Nieucappelle des grenadiers passent, par pelotons. On 
les voit venir sur la route, marchant lentement, en bon ordre. Un espace d'une 
cinquantaine de mtres spare les diffrents groupes. Les premiers viennent de 
dboucher sur la place du village. Au milieu de ces ruines dsoles, le spectacle de ces 
hommes s'en allant aux tranches est vraiment mouvant. L'glise dresse ses trois 
pignons brchs dans le vide. Sur l'un d'eux un norme Christ tend les bras. Eclair 
par les derniers rayons du soleil qui va disparatre, il marque le mur d'une ombre noire 
et large. 

Devant cette faade mutile, d'une tristesse profonde, d'une posie poignante, des croix 
brises, des maisons dtruites. Une seule reste intacte sur la place. Des paysans y 
habitent: deux tout petits entants, assis sur des sacs  terre, jouent en regardant passer 
les soldats. Ils s'amusent  faire des petits tas de douilles de balles, de dbris de toutes 
espces qu'ils ont trouvs dans l'glise effondre.

Dansunedes ruesquiaboutit la place, quelques maisons encore. L'une d'elles, seule 
debout au milieu d'autres abattues, porte peinte sur sa faade l'enseigne:  In de Goede 
Hoop  la bonne esprance. Des soldats s'arrtent aux portes pour parler aux 
habitants des maisons pargnes; en voici un qui embrasse tendrement deux enfants. 
Les groupes passent  travers les champs qui entourent le village. Des paysans 
labourent leurs carrs de terre, sillonns de tranches, de fils de fer barbels. Des 
fermes entoures d'eau mergent des prairies dsesprment plates. Et tandis que les 
premiers pelotons vont par la boue vers leurs positions, d'autres, d'autres encore 
entrent dans les ruines du village. Voici les chiens attels deux par deux aux voiturettes 
aux roues caoutchoutes, qui transportent les mitrailleuses. lis tirent sur leurs brides, 
haletant poussant la langue, les pattes couvertes de boue, les longs poils colls en 
paquets par l'eau et la glaise des chemins.

Une heure aprs, tout est rentr dans le silence et dans le calme. La nuit est complte. 
La lune pleine luit au ciel au milieu d'un halo verdtre qui se borde de teintes violaces. 
Les ruines muettes se dtachent, les murs, sous la lumire blanche de la lune,montrent 
mieux les plaies dont ils sont morts; les trois pignons de l'glise, projetant devant eux 
leur ombre oblique et noire, se dessinenttragiques. Dans la maison habite, de faibles 
clarts routes aux fentres indiquent seules que dans ce gros village o la mort a 
pass, des hommes vivent malgr tout, fidles au sol, rsigns au danger. Je m'arrte 
longuement, mu par la beaut grandiose du paysage qui m'entoure, par le contraste 
trange de ces ruines voquant les terribles bombardements qui se sont abattus ici, et 
de ces fentres claires, de cette maisonnette que n'ont point touche les obus de 
l'ennemi. Elle n'a pas chang, elle seule est reste vivante au milieu de ses soeurs 
assassines.

Je traverse la place, attir par la petite lumire, et poussant la porte qui grince, j'entre 
dans la maison. Le seuil pass, la guerre est oublie. Rien de chang, ni dans 
l'ameublement des chambres, ni dans les habitudes des gens. Prs du feu, le paysan 
somnole dans un fauteuil d'osier, sa femme, jeune Flamande robuste, achve de laver 
le dallage, car demain c'est dimanche, il faut qu'il fasse propre au logis. Des oignons en 
chapelet pendent aux poutres du plafond bas. Une cruche de bire, un pain entam sur 
la table. C'est une vocation du temps de paix, de la vie tranquille, rgulire, laborieuse 
des paysans de chez nous. La guerre a tout dtruit, mais ces simples n'en ont pas senti 
toute l'horreur, il semble qu'ils vivent hors du grand drame, isols du monde.

Ils ne sont point les seuls cependant. Partout o un toit est rest debout sur les murs 
qu'il recouvre, les habitants sont demeurs, continuant  mener la vie d'avant la guerre. 
J'allais d'Oudecappelle  Nieucappelle; on bombardait violemment les abords de la 
route et  une cinquantaine de mtres sur la gauche les percutants craquaient dans les 
terres laboures. Tout  coup un sifflement me fit faire, d'instinct, un bond vers le ct 
et me prcipiter dans le foss qui longeait la chausse, au mme instant un 77 s'abattait 
sur les pavs  dix mtres devant moi. Comme je reprenais ma marche, je remarquai 
un vieux paysan qui trottinait sur le milieu du chemin. Amus, je l'attendis pour l'ac-
compagner. Nous nous mmes  causer.  Alors, lui dis-je, ce sont les routes 
bombardes que vous choisissez pour vous promener?   Mais, monsieur, j'habite 
parici.  Ah!   Oui,  Oudecappelle.   Je ne pusm'empcher de rire. 
Oudecappelle est un des endroits les plus dtruits et les plus souvent bombards de 
tout le front.   Mais, au moins, que ne restez-vous donc chez vous au lieu de courir 
les chemins par un temps pareil?   Oh non! c'est dimanche n'est-ce pas, alors je 
vais dner  Nieucappelle chez mon ami.

Voil trente ans que tous les dimanches je vais chez lui.   Devant nous des flocons 
noirs planaient au-dessus de Nieucappelle qui hurlait sous les obus. Dans les rues, sur 
les routes, pas un soldat ne se montrait, mais ce vieux paysan, coiff de sa plus belle 
casquette de soie, vtu de noir, chauss de bottines, s'en allait, sans crainte, rejoindre 
son vieil ami.

Nous arrivions au village. Dans une prairie, immobiles une demi-douzaine de vaches 
ruminaient. Des shrapnells clataient continuellement au-dessus d'elles; par moments, 
un percutant dchiquetait la terre  leurs cts. Depuis un instant je les regardais ces 
btes impassibles, habitues au fracas des bombardements et qui depuis des mois 
vivaient sur ces prairies troues d'entonnoirs o la terre leur refusait la nourriture que 
leurs propritaires taient obligs de leur apporter chaque jour. Mais le vieux paysan 
hocha la tte et dit:  Pauvres btes, on tire trop fort, elles n'auront de nouveau pas  
manger aujourd'hui! N'est-ce pas malheureux!  Nous tions arrivs, jele vis s'enfoncer 
dans, la rue ravage de son petit pas gal, tourner le coin et disparatre.

IV.  Les Indracinables

Peu aprs je regagnais mon cantonnement par la grand'route de Forthem. Une 
animation pittoresque y rgnait. Fantassins, cavaliers, automobiles d'tat-major se 
croisaient, des officiers passaient au galop suivis de leurs ordonnances. Ce n'taient 
pas les soldats cependant qui attiraient mon attention: une foule de paysans, hommes 
et femmes, marchait pniblement sur le chemin boueux et encombr. Les femmes 
surtout m'amusaient. En dimanches, un chapeau minuscule juch au-dessus d'un 
chignon serr, elles allaient, troussant haut leurs jupes. Plusieurs mme les avaient 
releves compltement et les tenaient dans le bras gauche, arborant un superbe jupon 
de dessous  grands carreaux multicolores. Dans la main droite un parapluie, un de ces 
grands et gros parapluies volumineux, insignes de l'aisance dans laquelle vit leur 
propritaire, un de ces parapluies que l'on ne prend avec soi que le dimanche, quelque 
temps qu'il fasse d'ailleurs, mais qu'on n'ouvre presque jamais pour ne pas l'abmer et 
qui roussit de vieillesse, passant de mre en fille comme un des objets les plus prcieux 
du mnage.

Quelques vieilles femmes portaient la mante noire. Les hommes avaient abandonn 
leurs habits de travail pour se vtir d'un veston qui les rendait informes et hideux; 
quelques chapeaux melons coiffaient ces faces brles par le soleil et par la pluie. Ils 
me frapprent dsagrablement. Ils semblaient jurer au milieu des uniformes; les 
vtements simples et beaux des paysans au travail s'harmonisent si bien avec les 
champs, avec le paysage, qu'on ne les remarque pas, mais ces costumes de citadins, 
grotesques sur ces corps de campagnards, venaient voquer des ides de paix si 
lointaines, si lointaines qu'elles faisaient mal.

C'tait dimanche! Fidles  leurs traditions, les populations s'taient mises en route. Les 
femmes bavardaient, riaient, criaient, enfonant jusqu'au-dessus de la cheville dans les 
accotements vaseux, et leurs belles bottines des grands jours, leurs bas  carreaux ou 
 lignes horizontales s'enduisaient d'une boue grasse, gluante. De longues files de 
paysans s'en allaient vers Lampernisse. Qu'allaient-ils y faire mon Dieu! Du village il ne 
reste rien, ou peu de chose. Mais ils avaient l'habitude d'y aller le dimanche et, sans 
savoir pourquoi, ils y allaient encore. Il taient gais  n'est-on pas gai tous les 
dimanches? A cinq cents mtres des shrapnells clataient au-dessus du pays, mais ces 
braves gens nafs mettaient dans l'air une gaiet qui se communiquait si bien que les 
shrapnells eux-mmes semblaient gais dans le soleil.

V. -- En Cong

De leur pas lourd, fatigus, ils marchent, silencieux. Ils viennent de terminer leur temps 
de tranche et aussitt, la besace sur le dos, ils sont partis, radieux: ils s'en vont en 
cong. En cong! quels mots magiques pour les piottes qui, pendant des mois, ont vcu 
dans l'attente de ces quelques jours de bonheur, qu'ils entrevoyaient dans le lointain, 
qui semblaient ne devoir jamais arriver. Pendant des semaines et des semaines ils ont 
conomis quelques francs, pniblement. Et enfin, le grand jour venu, oubliant les 
fatigues, les misres passes, mus, le cur gonfl de joie ils quittent les terres 
humides de Flandre o, depuis quinze mois, obstins et patients, ils vivent dans des 
trous.

Le grand rideau d'arbres inclin s'tend devant eux. Sans voir ils suivent la route; leurs 
pas sonnent sur les pavs et butent de temps en temps. Derrire eux le ciel, par 
moments, s'illumine de lueurs blanches, ce sont les fuses qui montent, l-bas o sont 
les camarades. Mais ils ne les voient pas, ils ne sont plus soldats, ils ne font plus la 
guerre, ils s'en vont en cong.

Une grande clart jaillit, aveuglante. Une automobile passe, rapide. Elle va vers le front. 
Vers le front? Que cela est trange qu'il y ait encore des hommes qui pensent  la 
guerre au moment o eux ils s'en vont en cong!

Fourbus par la longue marche qu'ils viennent de fournir, les voil enfin arrivs  la gare 
divisionnaire. Quelques baraquements de bois, un quai construit en hte sur lequel 
s'aligne une colonne d'automobiles grises, couvertes de bches. Elles attendent le train 
pour se charger de vivres et, leurs gros yeux allums, pour s'en aller, sautant sur les 
pavs, enfonant dans la boue, porter aux troupes, dans les cantonnements, leur 
pitance quotidienne.

Une masse de permissionnaires se presse. Une expression de joie illumine les visages 
de ces hommes heureux comme des enfants. Ils parlent peu pourtant. Ils attendent.

Enfin le train, prcd de la flamme rouge de ses lanternes, vient se ranger le long du 
quai. Alors subitement des cris s'lvent, des rires clatent. On se bouscule pour 
monter dans les voitures. Il semble que ce soit seulement maintenant qu'ils se rendent 
bien compte de la ralit de leur bonheur.

Une joie bruyante, exubrante, rgne. Tapant du pied, ils chantent en chur les 
chansons qu'ils aiment et, de wagon en wagon, la contagion passe: on reprend les 
refrains. Un coup de sifflet, le train part. Aux fentres, des soldats agitent leurs 
casquettes, hurlent sans savoir pourquoi, et de toutes les portires sortent les voix 
rythmes, dominant le bruit sourd que font les pieds battant les planchers en cadence:  
It's a long way to Tipperary... 

Dans la gare, Une  une les puissantes voitures ont allum leurs phares et s'en vont, 
disperses par les chemins, jetant dans le pays de grandes lueurs qui font surgir des 
bribes de paysages se succdant, rapides comme un film cinmatographique.

Toute la nuit ils ont voyag, entasss dans des compartiments de troisime classe. 
Parfois on croisait un'autre train, charg de soldats qui s'en retournaient vers le front, on 
se prcipitait alors aux portires pour les interpeller, pour rpondre  leurs plaisanteries: 
 Embusqus! embusqus!  Tout le long des voitures le mme cri se rpte jet par 
ceux qui rejoignent aux heureux qui vont vers Londres ou vers Paris.

A mi-chemin des permissionnaires franais et anglais montent dans les voitures pleines 
dj de soldats belges. Les conversations s'engagent. On se montre les objets 
fabriqus aux tranches, bagues d'aluminum faites de ttes d'obus, ornes de gravures 
savantes et maladroites, de drapeaux belges, franais, anglais, italiens et russes; 
certaines, plus remarquables, passent de main en main: en voici une qui fait l'admiration 
unanime: c'est une semeuse enleve  une pice de dix sous et incrus-tedans 
l'cusson. Mais dj d'autres uvres d art circulent: coupe-papier taill dans une 
ceinture de forcement d'obus, encrier fait dune tte de shrapnell, porte-plume et crayons 
faits de balles et de douilles. Ce sont les menus cadeaux destins aux marraines.

Dj des relations d'amiti se sont tablies et un tommy, tirant de sa poche son 
volumineux couteau, coupe un bouton de sa tunique et le tend  un jas belge:  
Souvenir! Souvenir!  dit-il, et prenant en change un bouton belge  la capote d'un de 
ses compagnons de voyage, il rit d'un large rire qui lui dcouvre toutes les dents. A la 
gare suivante il descend:  Boulogne , les quais sont bonds de soldats anglais. Pour 
les saluer les permissionnaires aux portires entonnent le traditionnel:  Tipperary.

Paris! Londres! la grande ville, le mouvement, les femmes, les costumes civils qui 
tonnent le soldat pour lequel tout homme aujourd'hui est kaki ou bleu horizon, les 
hautes maisons, les taxis, et tout ce monde sur les trottoirs! Un instant tonn, tourdi, il 
regarde autour de lui les gens qui passent, indiffrents  son bonheur. Ils ne savent 
donc pas que pendant six grands jours il dormira dans un bon lit, ira prendre un apritif 
 midi comme un  pkin , n'entendra plus les obus et ne marchera plus dans la boue? 
Ils ne savent pas tout cela puisqu'ils vont si vite, sans le regarder, sans le voir? Pourtant 
derrire lui, des ttes se tournent sympathiques,  c'est un Belge  dit-on, mais il ne 
s'en aperoit pas, et du pas lent dont il a pris l'habitude l-bas, quand il pliait sous le 
poids de son sac, il va, tranant les pieds, heureux, comme perdu en un rve trange et 
fou.

Les sept jours de joie sont passs. II pleut, il fait nuit; pliant sous le poids des paquets le 
jas revient par les routes boueuses. Ses camarades l'attendent l-bas, avides 
d'entendre raconter tous les plaisirs qu'il a vcus, toute la splendeur qu'il vit... Dans la 
tranche ils se sont retrouvs. Devant les yeux merveills de ses compagnons il 
raconte son voyage, il exhibe les cadeaux que lui fit sa marraine dont il a mme  est-
ce possible?  obtenu le portrait qui passe de main en main. Avant de le prendre, ce 
petit carton si prcieux, on s'essuie les doigts rudes aux capotes pour ne point le salir, 
puis longuement on le contemple, et des regards d'envie vont vers l'heureux propritaire 
de la mignonne photographie.

Une heure aprs, enroul dans sa capote, il dort dans son abri, sur la terre humide, le 
petit jas qui revient de cong. Il s'est endormi en pensant  la vie qu'il vient de mener,  
la vie libre, heureuse. Et demain, reprenant son fusil, il ira monter sa garde dans le 
boyau, comme avant, sans regrets et sans plaintes. On fui a parl de la fin de la 
campagne, il a entendu faire l-bas dans les cafs des prophties sur l'avenir de 
l'Europe, des critiques sur la faon dont on menait la guerre; il a rencontr des gens qui 
se plaignaient de sa dure et qui parfois taient tristes et maussades; mais lui qui vit au 
front et qui se bat sans arrire-pense, sans songer  chiner ses chefs, il reste fort et 
calme, il est sr du succs. Jamais, mme aux moments les plus durs, ij n'a pu 
admettre l'hypothse d'une victoire allemande. Et quand on lui dit:  Courage, la guerre 
finira cette anne!  il vous regarde sceptique, en souriant; la fin de la guerre?  il n'y 
pense pas,  quoi bon?  Quand on fera ta paix, dit-il, on le verra bien.  Il la dsire la 
paix, la paix qui lui rendra son foyer, sa famille, mais il a le courage moral de la dsirer 
sans impatience et sans faiblesse.


